Le goût des hommes d’honneur… Ecrit par Martine L. Petauton le 17 août 2013. Reflets du Temps

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article paru dans Reflets du Temps août 2013

Riche idée que celle de cette collection – les « Je suis », à destination de ces collégiens (et de leurs parents !) que j’ai, comme on dit, « pratiqués » en ma vie récente de professeur. A cet âge, ils aiment – énormément – l’Histoire, comme s’ils savaient intuitivement, à quel point elle, et elle, surtout, les aide à monter les marches, à savoir d’où ils viennent, bref, à se construire. Au mur de ma classe, il y avait écrit : « l’Histoire étudie le Passé, pour comprendre le Présent et aménager l’Avenir ». Tous aimaient, tout au long de l’année où nous voyagions ensemble, s’y reporter, l’interroger – la « maxime », comme ils disaient. Ils aimaient, avant tout, je crois, que cette science humaine ait une utilité palpable. La liste infinie des grands Croisés ne les intéressait pas, pas plus que les usages, un rien exotiques, des façons de tenir sa fourchette récente au temps de Versailles ; ce dépaysement-là était peanuts à côté de l’outil-histoire, qu’on ouvrait, tel le parapluie automatique, interrogeant l’actu ; quelque chose d’interactif qui allait bien avec leur âge impatient.

Alors, le grand homme, celui qui a « fait » l’Histoire et résonne encore si fortement chaque matin du monde, ici, et maintenant, qui vous parle et dit « je », voilà un succès garanti, en classe de pré-ados. Que Didier Bazy, et son travail qui sonne si juste, en soit, et convaincu, et remercié.

Mais, pour entrer au Panthéon des 14/15, il faut, en classe, comme dans la vraie vie, une bonne dose d’honneur à présenter, en patte blanche – ces gamins, filles comme garçons, ayant par-dessus le tee-shirt à la mode, et le jean troué, la panoplie complète du chevalier médiéval, son sens aigu et chatouilleux de l’honneur, le cheval en moins… quoique…

Or, s’il y a bien une période dans le Contemporain, qui rime avec honneur – pour le Républicain et démocrate de base, s’entend – c’est le Front Populaire.

Si peu de temps pour tant de joies et de choses à engranger au chaud des cœurs de citoyen, au son de l’accordéon, et des poèmes d’Aragon. Je peux en témoigner ; quand arrive le moment du Front dans une classe de 3ème – fût-elle boutonneuse –, s’installe une écoute, une atmosphère, quelquefois une « grâce » même auprès du plus démotivé, du plus éloigné de nous, scolairement : les Congés payés, les grèves joyeuses, les « acquis » – ils apprennent là, le mot, le parfum unique de cette embellie, à coups de tandems au bord des auberges de jeunesse ; tous, ils tendent alors la main… Pour parler comme eux : « ça leur cause ; ça les branche ».
« Ma vie ? Une sorte d’hélice autour de laquelle s’articulent l’art, le droit, le pouvoir – sa conquête et son exercice, et, jusqu’au bout, la justice », dit « le » Blum de Bazy. Tout, absolument tout pour les 30 de 3B ; le programme, les valeurs, le chemin… la vie dont on rêve, tous, et eux, d’abord. On apprend que, petit (le petit-grand homme passionne), la mère de Léon partageait entre cinq enfants tout, même une pomme ! Et que ces cinq « quartiers » ont obsédé le gouvernant qu’il fut. Belle image, beau travail pour un imaginaire en construction. Le socialisme, peut-être ? « qui doit être la synthèse vivante de tout ce qui a une valeur de vérité ou de morale »… socialisme, une pensée en actes qu’ils aiment également beaucoup à cet âge, presque tous… Que tous les gouvernants qui s’habillent de ce mot, y songent ; c’est un mot lourd qu’ils portent, un peu la nitro du camion du Salaire de la peur.

Blum, son élégante classe – on est connaisseur, à 15 ans – fascine et emporte pour le « clair » du Front Populaire, mais aussi (un rien de Romantisme qui traîne) pour le « sombre ». Les difficultés, les échecs, l’Espagne au cœur, les deuils personnels qui raccrochent à l’humain. C’est un temps, en Collège, où le transfert se porte en sautoir, et, du coup, Hector y est préféré à Achille. « Cela n’est pas aisé, mais cela n’est pas impossible. Les réformes ne viennent pas instantanément ; le chômage ne baisse pas assez vite ; la relance de la production toussote ; le mécontentement gronde à nouveau »… parfum qui dit quelque chose ; roue de l’Histoire ; sens, utilité de cette discipline ! Et puis, les blessures, les infamies ; les terribles attaques : « Maurras disant : c’est en tant que juif, qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre Blum »… Un groupe de jeunes face à l’indicible… deux exemples viennent à l’esprit de tout enseignant d’Histoire : Dreyfus et Blum « l’homme à fusiller, mais dans le dos »… souvent, pour peu que l’enseignant sache aborder ses virages, ça passe, et quel honneur c’est !

Pas seul, Blum, aux manettes de son embellie – si peu de mois ! plus tard, un autre homme d’honneur marquera les esprits à coups de petits jours lui aussi : Mendes ! Autour, l’honneur d’un Marx Dormoy, qui m’est si cher ; celui qui viendra à bout de la Cagoule et y laissera la vie, assassiné (une bombe sous son lit) en début de seconde guerre mondiale ; l’ami très proche, qu’on vouvoie pourtant, celui qui a la fidélité en bandoulière, et saura s’opposer au Régime de Vichy ; « résister, c’est savoir dire non, écrira peu après De Gaulle » et cela, aussi sera affiché dans la classe… Respect ! disent nos minots, admiration… ainsi, de tels politiques !! Si cela a existé, cela peut donc exister encore, et, du moins, il est légitime de l’exiger : la volonté, la constance, la justice, toujours. Et, encore Salengro, l’homme de rien du nord, abattu par l’indignité des paroles et des écrits… Bérégovoy ? Encore la grille de lecture de l’Histoire… « l’honneur d’un homme vendu aux chiens… » serait-il dit, là.

Ils suivent, nos élèves, ces destins, ces modèles, qui sont à la fois debout et à la hauteur de chacun ; ils aiment ; ils saluent… Ils liront le petit livre dense de Didier Bazy qui donne la parole à Blum. « On ne saurait chercher l’idéal hors du réel ; il est dans la vie ; il est la vie même ; il est la foi dans la beauté, dans la justice ; il est la volonté courageuse de faire mûrir le meilleur homme et le meilleur monde… » Et, il y en aura, soyez en sûrs, qui diront « c’est beau ! ».

Dans peu de temps, dans quelques pages du livre d’Histoire, il y aura l’homme au grand chapeau noir et à l’écharpe ; la quintessence du « non » et du goût de la vie ; il y sera question là encore d’honneur, de chemin, et ils écouteront… tous.

Martine Petauton

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