melville hemingway kafka

Bartleby
Publie.net
Pages : 89
Collection : Nos Classiques
0,99 €

« L’âme de l’homme est un vide immense et terrifiant. »
Melville. Pierre ou les ambiguïtés.

« Voilà… on se tait un tout petit peu parce que c’est [ ?] d’être sensible à la beauté d’un pareil texte. »
Deleuze, Cours du 29 octobre 1985. http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=406

Commencer par la fin et ouvrir l’appétit:

« Concevez un homme par nature et infortune enclin au désespoir blafard, est-ce qu’aucun poste ne serait plus apte à le rehausser que celui de continuellement manipuler ces lettres perdues, et de les livrer aux flammes ? Parce qu’on les brûle annuellement par pleines charretées. Parfois, du tas de papier, le terne commis trouve une alliance : le doigt auquel elle était destinée, peut-être, est devenu cendres ; un billet de banque offert par élémentaire charité : et celui à qui il était destiné ni ne mange ni même n’aura plus jamais faim ; de l’espoir pour ceux qui meurent sans espoir ; de bonnes nouvelles pour ceux qui meurent suffoqués par de constantes calamités. Aux courses de la vie, ces lettres conduisent à la mort.
Ah, Bartleby ! Ah humanité! »

Bon sauve Bartleby des flammes. La silice supporte aussi la résistance du papier. Melville ne dit que ce qu’il dit(GD) et Bon traduit au plus près, pour nous, liseurs sur liseuses. Rien à creuser, rien à expliquer tout est en surface, à portée d’oeil tactile. C’est cette identité texte=vie, pure immanence, qui touche la folie à la folie, première et ultime nécessité : au milieu. La littérature traditionnelle (pas forcément classique) était un miroir stendhalien qui se promenait le long du chemin de la vie. Ici, espèce d’espace lobatchevkien ou riemannien, le texte est miroir ipsud.
L’inverse n’est pas toujours juste : ce n’est pas parce qu’on décrit journalistement, au plus près de l’info « brute », des événements ou de l’actualité, que l’on produit du sens, que des intensités prennent force et vigueur ou que, plus bonnement, une oeuvre touche.

Oui, je veux bien, oui : la « retouche » de la traduction donne une vie nouvelle, autre, ni première ni dernière, ô humanité prétentieuse, ô Bartleby, vous le singulier, l’employé aux écritures, le simple, le fou du « dehors », l’intensité du « dedans », vous sans qualité, vous qui préférez ne pas…, sans suspension que le jugement micro-fasciste et déterminant, vous le quelconque et pourtant, vous qui parvenez au point où vous et nous n’ont plus aucune importance que l’humanité tragique et essentielle.

Ô Melville, ô formule !

Pourquoi la nouvelle de Melville, Bartleby, the scrivener, interpelle-t-elle encore et toujours? Simplement, parce que Dieu est mort, parce son fantôme vivra encore longtemps, parce que le héros est fini et son ère avec, mais son erre, pas tout à fait, parce que l’impersonnel est ici et maintenant, sous nos yeux, dans nos affects, derrière nos lunettes, parce que, peut-être, nous préférons ne pas, signe de l’infinie tolérance que nous nous devons pour ne pas… sombrer tout à fait ou tout de suite dans le chaos, parce que nous souhaitons « un peu d’ordre », juste un peu, pour ne pas. Pour ne pas.

Didier Bazy

**************************************
Un Hemingway de moins

Le vieil homme et la mer
a disparu des rayons de publie.net

Évoquer un ouvrage indisponible (sauf pour quelques petits futés, geeks espiègles, militants du libre, partageurs insouciants ou farouches partisans, gentils, disposés à défendre et à illustrer, justement, la cause littéraire) ne relève pas de la gageure mais d’un engagement bien concret à transmettre quelques informations à celles et ceux qui voudront bien se prêter à un jeu dont la légalité rivalise avec la moralité.
La morale rejoint ici le droit en cet appel à la lecture quasi-impossible de la nouvelle traduction de François Bon. Traduire est moins trahir que lire et relire, de près, égrainer pour rassembler, planter pour faire pousser.
« Traduire c’est reprendre un texte comme du gravier, lentement. Par rapport aux autres textes d’Hemingway, presque un travail de statuaire : si peu de mots, et le tournoiement de leurs répétitions, des didascalies qui détourent les phrases comme un vitrail. Le jeu précis de miroitements entre les paroles que le vieil homme dit à haute voix pour le ciel, le poisson ou lui-même, et son monologue intérieur. Le travail comme sur du marbre entre homme et animal, et l’égalité terrible devant mort et destin ».
La dernière partie de pêche, pêche entre la chasse et la communion, de Santiago, qui n’était pas un vieil homme, peut aussi se lire comme une initiation. Pas d’âge pour devenir initié. Et pas d’initiation sans épreuves. Santiago a bu sa coupe d’amertume, la boit et, sans doute, la boira encore et encore, au-delà de la lie, au-delà de l’espadon, au-delà des hommes, par de-delà l’enfant, le jeune témoin, le tiers inclus, personnage conceptuel romanesque au même titre que Joe DiMaggio personnage bien réel, marié à Marilyn Monroe, réelle et mythique. Et le réel déborde toute forme d’imagination. Car il faut imaginer, et lire, et vivre Santiago en chair, os et sang, déjà initié, i.e préalablement vivant. Donc prêt à s’initier, à poursuivre sa ligne de feu sur ces vagues d’eau : des trombes de vie.
C’est ce réel, mieux, ce monde de Santiago, affirmatif et direct, qui détermine ce qui, justement, impressionne le plus : le courage. La générosité et la fermeté indissolublement liées subsument la caractéristique la plus humaine possible, cette singularité universelle qui réfracte tant de spectres lumineux possibles tel le vitrail noté par François Bon.
Le vieil homme devient plus jeune qu’il n’était. La mort est en face. Il faut la traverser. La mer est internelle ; elle est amour et instinct. Achab oui. Sisyphe non. Joie, oui. Tristesse, non. On touche le troisième genre de connaissance, l’affirmation de la vie la plus intense. Au diable le ressentiment, rayée la mauvaise conscience, foin de l’idéal ascétique : Santiago avec Zarathoustra ?
Hemingway n’a pas eu besoin d’étudier Nietzsche. Pas besoin.

…………………………………………………

Franz Kafka
A la colonie pénitentiaire
nouvelle traduction de Laurent Margantin
Publie.net (sortie 22/03/2012)
multiformats.
58p, 1,99 €

La loi est écrite sur un livre pornographique.
Deleuze et Guattari
Kafka
Pour une littérature mineure
Minuit, 1975.

Laurent Margantin récidive avec panache. Nous avons tous en tête La Colonie Pénitentiaire. LA Colonie est trop identitaire: elle paralyse les devenirs. Laurent Margantin précise : A la colonie pénitentiaire. Et le A, ablation passée, retrouve ses sens multiples et ouverts, offre ses devenirs en partage.
In der Strafcolonie. Dans la colonie aurait fixé davantage l’identité. Or Dans la Colonie, rien n’est figé. Tout bouge et tout semble déterminé. A la Colonie, le voyageur va, visite une île, voit et tente de comprendre ce qui s’y passe, ce que se passe, ce qui devient, ce qui est en train de devenir. De façon certaine en apparence, l’appareil à trois étages intrigue:

« Comme vous pouvez le voir, il est composé de trois parties. Au fil du temps, des appellations pour ainsi dire populaires se sont formées, correspondant à chacune de ses parties. Celle d’en bas s’appelle le lit, celle d’en haut le traceur, et ici, celle du milieu, celle qui reste suspendue en l’air, s’appelle la herse. » « La herse ? », demanda le voyageur. Il n’avait pas écouté attentivement, le soleil se faisait durement sentir dans la vallée sans ombre, on avait du mal à rester concentré. »

La machine n’est pas là par hasard. Elle a un Avant : elle a été créée par un ancien Commandant. Elle est là aujourd’hui. Demain, elle sera sans doute là, mais nul ne peut être vraiment sûr. La machine est là pour exécuter la sentence. La Loi est exécutée machiniquement par l’Appareil. La machine est reliée directement à la Loi.

La Loi dans l’oeuvre de Kafka n’est guère démocratique. La Loi est la Loi. Nul ne sait d’où elle vient. Quand K, au milieu du Procès, cherche le Livre de la Loi, guette le Texte législatif, quête le Code de Procédure, il tombe tout bêtement, sur des queues de catalogues sans tête, des revues du genre pornographique. La Loi est écrite sur un bouquin de cul. C’est ça, la Transcendance de la Loi. Lacan l’avait bien vu : Kant avec Sade. Nul ne sait ce qu’est la Loi et elle a une importance folle, toute arbitraire soit elle. Aucun condamné par la Loi ne peut savoir ni comprendre pourquoi il est condamné, ni au nom de quoi il est exécuté. La Loi est la Loi et d’essence purement sadique.

Cher voyageur lecteur, faites-nous le plaisir d’étudier la machine. Vous allez assister à une exécution. Le condamné, dans ses conditions, ne peut qu’être hébété. Bêtement, il est devenu une bête. Mieux ou pire : il devient une machine de la machine. Un vrai Machin. Une chose.

« Peut-être le condamné se croyait-il obligé d’amuser le soldat : dans ses vêtements fendus en deux, il tournait en rond devant le soldat qui était assis sur le sol et se tapait sur les genoux en riant. Ils rirent. Ils se maîtrisèrent toutefois par égard pour les deux messieurs. »

On rit mais on ne se moque pas. On se retient. La moquerie est ironie. L’ironie ricane simplement des autres. L’humour se moque de soi. Humour juif contre ironie socratique. Analyse contre jugement. Résistance à la Loi. A la Colonie, l’officier, le soldat et les exécutés demeureront même s’ils tentent de s’échapper. Leur ligne de fuite n’est pas au point. Elle ne fait pas le poids. Dans la Colonie on est. A la Colonie on passe, on est passé, on passera. Nous sommes tous des voyageurs, condamnés à vivre jusqu’ A la Colonie.

*****************************************

Chacun porte une chambre en soi
la chambre d’écriture de Franz Kafka,
56 récits brefs, nouvelle traduction par Laurent Margantin
Par Franz Kafka (Auteur), Laurent Margantin (Traducteur), François Bon (Auteur)
09/02/2012
Collection Nos Classiques
publie.net
2,99 €.

publie.net publie des récits, récifs, de Kafka. Et ces récifs sont aussi bien amers,repères pour marins avertis, autant de nouveaux pôles d’orientation dans l’oeuvre mineure et monumentale de Kafka. La coopérative d’édition braque son microscope à effet tunnel, via la traduction magistrale et fidèle, sur des atomes ( à quand les éons?) déclinés et pondus par un des pionniers de l’écriture contemporaine ( aux côtés de Joyce et de Musil, de Roussel et de Fante ). Inutile de parler de K. Il s’en tape. Et pas tant que ça.

Focale minime sur le process.
Bouger quelques atomes de K aujourd’hui provoque un petit champ (écolo) électrique. Les lectrices et les lecteurs authentiques risquent de se voir emportés par son arc. Ainsi projetés, nous devenons les égarés retrouvés, nous et pas nous, purs devenirs, sources d’énergie en tous les K.

L’impression à la lecture rhizomatique de cet ouvrage crucial est proche de l’éveil de Charles Bukowski à la découverte de John Fante :  » Pourquoi est-ce que personne ne disait rien ? ( contexte : affamé et ivrogne CB cherche, compulsif, dans les bibliothèques un livre qui parle, qui vive, merde) Pourquoi est-ce que personne ne criait ?… » Et voilà : Ask to the dust. Demande à la poussière…
Lucrèce voyait déjà l’image de l’atome dans les grains de poussière, invisibles et réels.
On rappellera Clément Rosset qui s’est engouffré dans ce réel « quelconque et déterminé » (http://www.lacauselitteraire.fr/tropiques-clement-rosset).

Quelques extraits atomistiques pour convaincre ( des plus courts, denses, mais macro-nains) :

Chacun porte une chambre en soi. Ce qu’on peut vérifier en prêtant simplement l’oreille. Lorsque quelqu’un marche vite et qu’on écoute – ce peut être pendant la nuit quand tout est silencieux –, on entend par exemple le cliquetis d’un miroir mural mal fixé, ou le parapluie.
Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. Apparemment ils sont posés là, bien lisses, et l’on devrait pouvoir les écarter en donnant juste une chiquenaude. Non, on ne peut pas, car ils sont fermement attachés au sol. Mais regarde, même ça est apparence.

Nous apprendrons aussi que : K était un grand prestidigitateur. Et là, ce sera un choc pour les kafkaïens qui ne jurent que par le manipulateur.

K était un grand prestidigitateur. Son programme était un peu monotone, mais toujours attrayant en raison de l’assurance avec laquelle il réalisait sa performance. Bien que cela remonte déjà à vingt ans, époque où j’étais un tout petit garçon, je me souviens encore parfaitement de la représentation lors de laquelle je le vis pour la première fois. Il était venu dans notre petite ville sans s’être annoncé auparavant et faisait sa représentation le soir même de son arrivée. Dans notre hôtel, un peu de place avait été dégagée…

Ça suffit ? C’est Bon ? Allez, pour 2,99 €, écriture et vraie littérature au rancard et pas au rancart. Hadopi ou pas, la création devrait se propager, populaire enfin, avec ou sans les marchands, sans doute les deux, à une vitesse toute spinozienne.

« Est-on sur le bon chemin ? », demandais-je à notre guide, un Juif grec. À la lumière de la torche, il tourna vers moi son pâle et doux visage empreint de tristesse. Que nous soyons sur le bon chemin ne semblait pas du tout l’intéresser. Qu’est-ce qui nous avait menés à ce guide qui, au lieu de nous diriger ici dans les catacombes de Rome, n’avait fait jusqu’alors que nous accompagner en silence là où nous allions ? Je cessai d’avancer et attendis jusqu’à ce que notre groupe soit au complet. Je demandai si quelqu’un manquait ; tout le monde était là. Je devais me contenter de cette réponse, car je ne connaissais moi-même personne du groupe, nous étions tous descendus derrière le guide sans nous connaître, dans la foule, et c’est seulement maintenant que je cherchais à faire en quelque sorte leur connaissance.

Mon grand-père avait coutume de dire : « La vie est étonnamment courte. Maintenant tout se rassemble en moi dans le souvenir, si bien que, par exemple, je comprends à peine qu’un jeune homme puisse se décider d’aller à cheval jusqu’au prochain village sans craindre que – si l’on écarte la possibilité d’un accident – le temps d’une vie ordinaire à l’heureux déroulement ne soit que très insuffisant pour une telle course. »

Merci, merci Max Brod d’avoir trahi la bonne cause. Tout le monde peut y gagner. Les spécialistes de Kafka comme les néophytes. Ce livre, Chacun porte une chambre en soi, est a minima un prétexte pour se replonger dans l’oeuvre infinie et ouverte de Kafka a mixima pour découvrir et s’initier aux arcanes vivantes de la littérature d’aujourd’hui et de demain.  » Ce qu’on peut vérifier en prêtant l’oreille…

Didier Bazy.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s