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Un homme qu’on n’oublie pas. nouvelle posthume de Stefan Zweig

Une nouvelle posthume de Stefan Zweig

( traduction L Bernardi et I Kalinowski )

Un homme qu’on n’oublie pas

Je serais un ingrat si j’oubliais l’homme qui m’a enseigné deux des choses les plus difficiles de la vie : premièrement, ne pas me soumettre au plus grand des pouvoirs de ce monde, le pouvoir de l’argent, et lui opposer ma pleine liberté intérieure ; deuxièmement, vivre parmi mes semblables sans me faire ne serait-ce qu’un seul ennemi. J’ai fait la connaissance de cet homme singulier d’une façon très simple. Un après-midi -j’habitais alors une petite ville -je sortis pour faire une promenade avec mon épagneul. Soudain, le chien commença à se comporter bizarrement. Il se roulait sur le sol et grattait les arbres, aboyait et grognait sans cesse.

Je me demandais ce qui pouvait bien lui arriver lorsque je m’aperçus que quelqu’ un marchait à côté de moi – un homme d’une trentaine d’années, vêtu pauvrement, sans faux col ni chapeau. Un mendiant, pensai-je, et j’étais sur le point de porter la main à ma poche. Mais l’étranger me sourit très posément et fixa sur moi ses yeux bleus au regard clair, comme une vieille connaissance.

« Ce pauvre animal a un problème », me dit-il, en désignant le chien. « Allez, viens, on va trouver tout de suite ce qui ne va pas. »

Il me tutoyait comme si nous étions bons amis ; il émanait de son être quelque chose de si aimable et de si chaleureux que je ne fus pas choqué par cette familiarité. Il se dirigea vers un banc ; je le suivis et m assis à côté de lui. Il siffla fort pour appeler le chien.

Et voici le plus singulier : mon Gaspard, qui se montrait en général on ne peut plus suspicieux à l’égard des étrangers, s’approcha et posa docilement sa tête sur les genoux de l’inconnu. Celui-ci commença à examiner le pelage du chien de ses longues mains délicates. Pour finir, il poussa un « Aha » de satisfaction et entreprit une opération visiblement très douloureuse, car Gaspard aboya plusieurs fois. Pourtant, il ne manifesta pas l’intention de s’enfuir. Soudain, l’homme le libéra.

« Ça y est », dit-il en souriant. Il tenait quelque chose dans sa main levée. « Tu peux de nouveau courir, mon chien. » Le chien repartit, l’étranger se leva, salua d’un signe de tête et s’en fut. Il disparut si promptement que je n’eus même pas le temps de le récompenser de ses efforts, ni même de le remercier. Il était reparti comme il était venu, avec la même évidence et la même détermination.

De retour chez moi, je pensais encore à l’étrange comportement de cet homme et relatai cette rencontre à ma vieille cuisinière.

« C’est Anton, dit-elle. Il a un œil pour ces choses-là. »

Je lui demandai quel était le métier de cet homme et ce qu’il faisait pour gagner sa vie. Comme si ma question était hors de propos, elle répondit :

« Rien du tout. Un métier ? Mais que voulez-vous qu’il fasse d’un métier ?

— Très bien, répondis-je, mais enfin, il doit bien vivre d’une activité quelconque ?

Anton n est pas comme ça, dit-elle.

Tout le monde lui donne ce dont il a besoin. L’argent lui est complètement indifférent. Il peut parfaitement s’en passer. »

Curieux personnage, vraiment. Dans cette petite ville, comme dans toutes les pedtes villes du monde, il fallait de l’argent pour payer la moindre tranche de pain et le moindre verre de bière. Il fallait payer sa chambre et ses vêtements. Comment cet homme insignifiant, avec son costume élimé, s’y prenait-il pour contourner une loi si fermement établie et vivre heureux et sans souci ?

Je décidai de percer le secret de son activité et ne tardai pas à constater que ma cuisinière avait raison. Effectivement, cet Anton n’avait pas de métier précis. Il se contentait d’errer dans la ville du matin au soir, apparemment sans but, mais il observait tout de son œil vigilant. Il arrêtait le cocher d’une voiture et lui faisait remarquer que son cheval était mal attelé. Ou il se rendait compte que, dans une clôture, un piquet était vermoulu ; il appelait le propriétaire et lui conseillait de la réparer. Le plus souvent, on lui confiait la tâche en question, car on savait qu’ il ne donnait jamais de conseils par intérêt, mais par amitié sincère.

Combien de tâches ne lui ai-je pas vu remplir chez les uns et les autres ! Un jour, je le trouvai en train de ressemeler des chaussures chez un cordonnier ; une autre fois, il faisait le service pour un repas ; ailleurs, il emmenait des enfants en promenade. Je découvris que tout le monde s’adressait à Anton quand un problème se présentait. Un jour, je le vis au marché vendre des pommes au milieu des chalands ; j’appris que la propriétaire du stand était sur le point d’accoucher et lui avait demandé de la remplacer. Dans toutes les villes, il se trouve des gens qui réalisent des travaux de tous ordres. Mais ce qu’il y avait de singulier chez Anton, c’est que, si ardue que fût la tâche, il refusait toujours catégoriquement de recevoir davantage que ce dont il avait besoin pour la journée. Lorsque ses affaires allaient bien, il n’acceptait même pas de salaire.

«Je reviendrai vous voir si un jour j’ai vraiment besoin de quelque chose », disait-il. Je compris vite que cet étonnant petit homme, si serviable et si démuni, avait inventé tout seul un système économique entièrement nouveau. Il comptait sur l’honnêteté de ses congénères. Au lieu de placer de l’argent à la caisse d’épargne, il préférait s’assurer auprès de son entourage un avoir d’obligations morales. Il avait un petit pécule placé, pour ainsi dire, en crédits invisibles. Même les êtres les plus froids ne pouvaient manquer de se sentir des obligations à l’égard d’un homme qui leur offrait ses services comme une faveur amicale, sans jamais leur demander de rétribution en échange.

Il suffisait de voir Anton dans la rue pour se faire une idée de l’estime dont il jouissait. Tout le monde le saluait affectueusement, lui tendait la main. Cet homme simple et sans façons, avec son costume élimé, arpentait la ville comme un grand propriétaire qui surveille ses terres avec une mine affable et généreuse. Toutes les portes lui étaient ouvertes, et il pouvait s’asseoir à n’importe quelle table, tout était à sa disposition. Jamais je n ai compris aussi clairement le pouvoir que peut exercer un homme qui ne s’inquiète pas du lendemain mais s’en remet simplement à Dieu.

Je dois avouer, à vrai dire, que je fus d abord froissé lorsque, après l’histoire du chien, Anton se contenta de me saluer en passant d’un petit signe de la tête, comme si

je n avais été pour lui qu’un étranger parmi d’autres. À l’évidence, il ne souhaitait pas que je le remercie pour le petit service qu’il m’avait rendu. De mon côté, cependant, je me sentais exclu d’une grande communauté amicale par cette politesse sans malice. Un jour où j eus à faire une réparation dans la maison – une gouttière percée -j’engageai ma cuisinière à envoyer chercher Anton.

« L envoyer chercher, mais ce n’est pas évident ! Il ne reste jamais longtemps au même endroit.Je peux lui faire savoir qu’on le cherche. » Telle fut sa réponse.

C’est ainsi que j’appris que cet être singulier n’avait pas de maison. Pourtant, rien n’était plus facile que de le trouver, une sorte de télégraphe sans fil semblait le relier à toute la ville. On pouvait dire à la première personne qu’on croisait : « II se pourrait bien que j’aie besoin d’Anton. » L’appel se transmettait de bouche à oreille jusqu’à ce qu’on le rencontre par hasard. Effectivement, il vint chez moi le matin même. Il promena partout son regard scrutateur, me fit observer, en traversant le jardin, qu’il fallait redresser une haie et qu un jeune arbre aurait gagné à être transplanté.

Pour finir, il examina la gouttière et se mit au travail.

Deux heures plus tard, il déclara que tout était réparé et s’en alla – une fois encore sans que j’aie pu le remercier. Cette fois, cependant, j’avais chargé la cuisinière de le payer décemment.Je lui demandai si Anton avait été content.

« Mais bien entendu, dit-elle en réponse, il est toujours satisfait. Je voulais lui donner six schillings mais il n’en a pris que deux. Cela lui suffisait pour aujourd’hui et demain. Cela dit, si Monsieur le docteur avait un vieux manteau à lui donner – ce sont ses termes. »

Je peux difficilement décrire le plaisir que me procura l’opportunité de satisfaire le vœu de cet homme – la première personne que j’aie connue de ma vie à accepter moins que ce qu’on lui proposait.Je courus le rattraper.

« Anton, Anton ! criai-je en descendant la rue, j’ai un manteau pour toi ! »

De nouveau, mes yeux rencontrèrent son regard calme et lumineux. Il n’était pas le moins du monde étonné que je lui aie couru après. Pour lui, il était tout naturel qu’un

homme possédant un manteau en trop le cédât à quelqu’un qui en avait absolument besoin.

Ma cuisinière fut chargée de passer en revue toutes mes vieilles affaires. Anton regarda le tas de vêtements, prit un manteau, l’essaya et dit très posément : « Celui-ci serait parfait pour moi ! »

Il le dit avec la mine de quelqu’un qui fait son choix parmi les articles qu’on lui présente dans un magasin. Puis il jeta encore un œil sur les autres vêtements.

« Ces chaussures, tu pourrais les donner à Fritz, dans la Salsergasse, il en a sacrément besoin ! Et ces chemises, à Joseph, dans la Grand-Rue, il en ferait son affaire. Si tu es d’accord je les emporte en ton nom. »

Il me dit cela avec le ton chaleureux d’un homme qui accorde spontanément une faveur à quelqu’un. J’avais le sentiment de ne pouvoir que lui être reconnaissant de distribuer mes affaires à des gens que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Il emballa les chaussures et les chemises et dit encore : « Tu es vraiment un type bien, de donner tout ça!»

Puis il disparut.

En réalité, jamais la critique élogieuse d’un de mes livres ne me fit autant plaisir que ce compliment simple. Des années plus tard, je pensais encore à Anton avec beaucoup de gratitude, car personne d’autre, peut-être, ne m’a rendu un tel service du point de vue moral. Souvent, lorsque je m’emportais pour des broutilles matérielles, je me rappelais cet homme qui vivait au jour le jour, tranquille et confiant, et ne voulait jamais davantage que le nécessaire pour la journée. À chaque fois, je parvenais à la même conclusion : si tout le monde se faisait confiance, il n’y aurait pas de police, pas de tribunaux, pas de prisons et… pas d’argent. Notre vie économique si complexe ne serait-elle pas améliorée si tous vivaient comme cet homme, qui se donnait tout entier et ne prenait que ce dont il avait besoin ?

Bien des années ont passé et je ne sais pas ce qu’Anton est devenu. Mais c’est bien la dernière personne pour laquelle il y a à s’inquiéter : Dieu ne l’abandonnera jamais et, chose plus rare, les hommes non plus.

Péguy internel (selon Michel Host)

péguy

 

Pour la rubrique « Les Livres » /

Écrit par Michel Host / au 14 Novembre 2019

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PÉGUY INTERNEL

Éditions de Londres /67 pp. /2019 / 10 € (édition papier)

Avant-propos de Michel Péguy / Préface de Sophie Galabru / Couverture : Dessin original de Hubert Munier.

Éditions de Londres / 11, Barnfield road, London W5 1QU. Cette maison édite aussi des livres numériques. / http://www.editions delondres.com

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« C’est la tiédeur, la faveur, la quiétude et la moiteur des complaisances qui est pernicieuse. »

« Il faut se méfier de ceux qui ont couché avec tout le monde. »

« L’humanité n’est pas faite afin de réaliser le socialisme, c’est nous au contraire qui faisons le socialisme afin de réaliser l’humanité. »

Charles Péguy

ÉTERNITÉ DE PÉGUY

En nous livrant un Péguy « internel », Didier Bazy fait œuvre de salubrité publique. S’il est (et « il est » bel et bien !) un écrivain qui jamais parla vrai, non dans des langages hérités, cousus Sorbonne, made in presbytère, estampillés pensée dominante ou catéchisme politique, ce fut et reste Charles Péguy, né en 1873, tombé le 5 septembre 1914, à Villeroy (*) d’une balle reçue en plein front, alors qu’il chargeait l’adversaire à la tête de son bataillon. Son langage était une parole, non pas prêcheuse, ou teintée d’un patriotisme de circonstance, mais la sienne, rien que la sienne. Quoi de plus efficace qu’une balle ou un éclat d’obus pour éteindre une parole… Mais la vérité, portée par les mots et la beauté de la langue, est une eau sans cesse résurgente, à travers les espaces et les temps.

Elle reparaît ici, nullement par hasard, et aujourd’hui que la parole publique est devenue mensonge et tromperie systématiques, abus de confiance, éléments de langage (!?) et honteuse dérision du peuple de ce pays. Peuple que cinq républiques ont traîné sur les bancs de l’école pour ensuite le traiter en enfant idiot, l’enfermer dans les prisons des promesses non tenues, l’illusion des images, avec cette certitude dominatrice des bourgeois que sa bêtise d’essence populaire fera qu’il entendra et verra tout ce qu’on lui fera voir et entendre sans comprendre quels pièges on lui tend.

Péguy ne sera jamais ce bourgeois condescendant, aujourd’hui de moins en moins cultivé et de plus en plus fortuné. Il restera « peuple », en effet, petit-fils d’une grand-mère « paysanne » analphabète et « qui première [lui] enseigna / le langage français. », d’une mère rempailleuse, d’un père menuisier trop tôt disparu. Entré à l’École normale supérieure, ami de philosophes tels Bergson et d’autres intellectuels de son temps, il démontrera son intelligence aiguë en même temps que l’extrême indépendance d’un esprit peu enclin aux compromissions de tous ordres.

Il faut avouer que du socialisme que défendait Péguy, celui de Jaurès (un Jaurès qu’il ne suivra pas toujours), il ne reste à peu près rien. La plupart des responsables socialistes se sont exonérés de leurs convictions. Qu’en faire d’ailleurs aux heures de la mondialisation, du libre échange et de l’enrichissement programmé des plus riches ? Aujourd’hui, le socialiste prévoyant se fait député ou ministre, se réfugie dans le ventre chaud et mou d’un parti présidentiel mi-chèvre mi-chou, il y tisse sa pelote (l’appartement dans un immeuble haussmannien étant le minimum espéré) dans la crainte cependant que le peuple se rappelle à son souvenir par quelques « sorties » de Gilets Jaunes, des violences inconvenantes ou d’insupportables grèves. Il ne peut plus de rendre à Bordeaux, au-delà de la ligne de démarcation, comme c’était du plus grand chic autrefois. Lui laissera-t-on le temps nécessaire à son enrichissement personnel, et où fuira-t-il ailleurs s’il doit trouver refuge loin du peuple et des juges ? Péguy, s’il vivait aujourd’hui, n’aurait pas eu à changer une virgule à sa critique du socialisme.

Il a pu arriver qu’à d’autres périodes de notre vie nous ayons lu Péguy. Ou du Péguy. Nous aurons été enthousiasmés, ou lassés par les particularités de son style et la mobilité de sa pensée dans les domaines les plus divers : être tout ensemble poète, patriote (notion fort dévaluée en 2019), chrétien, nationaliste, dreyfusard et socialiste libertaire n’était pas et n’est toujours pas facile à conceptualiser. On l’aura donc suivi ou abandonné. Sophie Galabru, l’excellente préfacière du livre, désigne le ressort de cette mobilité : « Le temps n’est humain que lorsqu’il est vécu au rythme de nos engagements et de nos plus vives émotions, nous rendant ainsi capables de changements inédits. » À juste titre, Didier Bazy nous expose un Péguy essentiel, non pas réduit, mais mis en lumière par la précision des contours dont il cerne sa réflexion et son portrait de l’homme Péguy. Michel Péguy, petit-fils de Charles, dans un bref avant-propos, souligne l’intérêt de la construction du livre : en italique, les citations de l’auteur de Notre jeunesse ; en caractères romains, non pour les commentaires, moins encore les explications qu’apporterait Didier Bazy, mais les prolongements, l’écho et les échos qu’il donne à cette parole toujours dictée par la passion du sentiment et de l’intelligence des choses. Un édifice sans ombres, clairement ouvert sur le dedans et le dehors, dans l’éclat du Temps : « l’internel ! »

Le propos d’ensemble n’est pas biographique, quoiqu’il suive les grands axes de la brève existence de Charles. Il sait le peuple, le reconnaît et se reconnaît d’abord en lui : « Je ne suis nullement l’intellectuel / qui descend du peuple. / Je suis peuple, / Je cause avec l’homme du peuple, /de pair à compagnon, sans aucune arrière-pensée. / Il n’est pas mon élève, / Je ne suis pas son maître… / Je communique avec lui, / Je travaille avec lui… » S’il voit dans la bourgeoisie la futilité du modernisme, parfois du « progrès », il ne l’accable ni de sarcasmes ni de condamnations. Issu d’une famille très modeste, il remercie en elle le peuple qui n’a pas entravé sa marche vers la connaissance et le développement de ses capacités intellectuelle : « À vous qui ne m’avez jamais empêché d’écrire. ». De ses maîtres notamment, de l’école primaire (M. Naudy) à l’E.N.S. (Bergson, Lucien Herr…) il dit en homme de vérité et d’honnêteté, ce qu’il leur doit, de même qu’aux grands écrivains (dont V. Hugo) qui l’ont aidé à former son esprit. L’ingratitude et la suffisance qui l’accompagne d’ordinaire ne sont pas son fort.

C’est encore au milieu du peuple, à Orléans, lors des processions annuelles célébrant Jeanne d’Arc, que s’enracine en lui la foi catholique. Une foi que le socialisme ne réussira pas à éteindre. Et Jeanne la Pucelle sera son héroïne de cœur, l’une des sources vives de son inspiration poétique. Didier Bazy nous rappelle que l’Évêque d’Orléans, les députés radicaux, à la fin du siècle, défilaient ensemble, en compagnie des pompiers et sans doute de quelques « corps » républicains… « Ici, « tout est pur, tout est jeune.  » Admirable sensibilité du jeune Péguy ; admirable franchise aussi : l’apprentissage de l’écriture lui sera difficile, comme au paysan de labourer la terre.

Très vite ii reconnaît le rôle déterminant et pacificateur de la laïcité, très vite il sait lier ensemble sa foi chrétienne, le socialisme de combat (son idéal de la Cité Harmonieuse) (**), la République − « … elle fut l’une des deux puretés de notre enfance. » − et un patriotisme fondamental. On vous vilipenderait aujourd’hui pour une pareille liberté de la pensée et de l’être… Dix fois on vous qualifierait de traître, et on vous ferait taire. Les progrès du vivre-ensemble et de la tolérance se sont changés en obscure régression et pensée unique. Il se fera philosophe, soit « soldat de la vérité », selon la belle formule de Didier Bazy, celui qui, tel Socrate, « remet à chaque instant tout en question ».

Ce chemin le conduira droit aux tâches de l’édition, lui « Péguy, socialiste sans système, Péguy, chrétien sans Église. » (D. Bazy). C’est l’étroite et fameuse librairie de la rue de la Sorbonne, la construction gigantesque des Cahiers de la Quinzaine ! Sa résistance est à la fois dans ses Jeanne d’Arc successives et dans son choix d’être dreyfusard pour l’établissement de la vérité.

« Voici que je m’en vais en des pays nouveaux : / Le ferai la bataille et passerai les fleuves ; / Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux, / Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves. »

Pour Les Cahiers, ils dévorent son temps et son énergie sans faire sa fortune. Il se voit « répétiteur » de vérités, représentant de vingt métiers qui ne censure jamais les auteurs qui le suivent dans sa revue et ne sont pas des moindres. A force d’énoncer les vérités que l’intolérance refuse, il se fâche avec à peu près tout le monde. Vie difficile. Les menaces d’une invasion allemande accentuent ses souhaits de résistance contre la pensée socialiste pacifiste de l’époque. La « patrie », et donc le patriotisme, il les voit dans le peuple, non dans l’esprit guerrier dont néanmoins il est parfois indispensable de se revêtir : « Il ne dépend pas de nous que l’événement se déclenche ; mais il dépend de nous de faire notre devoir. »Une pareille déclaration ferait qu’on vous rirait au nez de nos jours. On ne peut s’empêcher de bondir dans le temps, de penser à 1933, à la prise du pouvoir par Hitler, à la lâcheté des grandes nations européennes… Difficulté de maintenir « à flot » les Cahiers… Ne pas choisir « entre le socialisme anti-clérical et le cléricalisme anti-républicain ». C’est sa ligne de pensée et de conduite. On comprend qu’il soit des grands incompris de son temps.

Clairière d’un étrange clair-obscur s’introduisant dans son existence de « libraire » ? Il est troublé par « un cas de conscience grave ». Il éprouve un sentiment pour la belle Blanche Raphaël, qui hante régulièrement sa librairie. « Adultère cérébral » pense-t-il ! Il se fait aider aussitôt. Il ne peut « (renier) un atome de (son) passé. » Un homme comme lui ne peut descendre. La plupart des hommes d’aujourd’hui croiraient se rehausser en cédant à une tentation si ordinaire. Péguy est tout entier loyauté.

Son Mystère de la charité de Jeanne d’Arc éveillera quelques échos favorables. Son œuvre s’achève avec sa mort au front. Il a ce mot admirable : « Je suis demeuré le même homme, mais de la même manière qu’un arbre pourvu de ses feuilles est semblable à son propre squelette d’hiver. »

Didier Bazy ferme son beau livre sur le Péguy-philosophe, se reconnaissant comme tel contre un modernisme systématique et orgueilleux. Qui nierait cette évidence : « C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste. » Ce qui définit sans doute le mieux Péguy, c’est une fidélité sans faille à lui-même, à ses engagements et à ses combats. Nul besoin d’une conclusion et Didier Bazy s’en garde avec soin, car conclure, ce serait réduire cet homme qui inclut et va son chemin. Il lui laisse le dernier mot : « Partir, marcher droit, arriver quelque part. Arriver ailleurs plutôt que de na pas arriver. Arriver où on n’allait pas plutôt que de ne pas arriver. Avant tout arriver. Et la plus grande erreur c’est encore « d’errer « .

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(*) en Seine-et-Marne, à la veille de la bataille de la Marne.

(**) Quels liens avec la Cité de Dieu, de saint-Augustin ?

Michel Host – Le 14 / XI / 2019

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Note biobibliographique succincte

Didier Bazy vit en terres de Beaujolais. Il a été professeur de philosophie. Mais aussi maire de sa commune. Il se consacre aujourd’hui à l’écriture, avec une prédilection pour les essais et la poésie.

Derniers ouvrages publiés :

  • Savants, qui êtes-vous ? (2017) Ed. Bulles de Savon – Diffusion : Flammarion

  • Léon Blum. L’esthète de la politique. Ed. de Londres –  (2018)- Préface d’Antoine Malamoud.

  • Les dessous de Clochemerle, essai sur Gabreil Chevallier. (2019) 

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Fin du document « Péguy internel » 

La Grande coupure – Philosophie du témoignage

Philippe Bouchereau, La grande coupure. Essai de philosophie testimoniale. Classiques Garnier, 486 p., 48 €

Par Marianne Dautrey,
Un livre fondamental

L'Intranquille

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Philippe Bouchereau, La grande coupure. Essai de philosophie testimoniale. Classiques Garnier, 486 p., 48 €

Par Marianne Dautrey,  7 mai 2019

Un livre fondamental paru au printemps 2018 est resté sans écho: La grande coupure. Essai de philosophie testimoniale. Peut-être l’ampleur et l’immensité de la tâche que s’est assignée son auteur, le philosophe Philippe Bouchereau, ont-elles paralysé l’écriture de bien des chroniqueurs ou critiques : prendre la mesure de la « coupure » anthropologique ouverte par ce qu’il appelle la « logique » génocidaire apparue au XXe siècle ; en réfléchir les conditions de possibilité historiques, pratiques, théoriques, existentielles ; en tirer les conséquences, non seulement pour en écrire l’histoire, mais surtout pour en faire prendre conscience à la communauté humaine à venir, qui en dépend.

On a peut-être le sentiment d’avoir déjà lu tant de livres sur le témoignage qu’on n’a pas perçu la force de cette recherche : les réflexions de…

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Greta Thunberg, comme une boxsœur de punchline : « How dare you ? »

Lire peu ou Proust

« Dear Greta » flagornent les dirigeants du monde, la bouche flateresse qui porte aux nues.
« How dare you ? » rétorque Greta Thunberg, les yeux furieux.

Elle vole comme un papillon et pique comme l’abeille. Ses yeux dardent des éclairs. Ça vous fout droit le plus voûté de l’assemblée. Greta Thunberg sonne l’alarme et y’a qu’elle qui raisonne. A l’Onu, c’est le ring ! de Mohamed Ali.

Comme une boxsœur de punchline : « How dare you ? »

Sa chaise donne, anglais oblige, la chair de poule. Rien d’un sitting mais un stand up for our climate and our rights.
Up’percute. La bosse au bout du poing verbal révèle le discours creux de l’adversaire. Dans l’assemblée certains méritent juste d’être traités de salle comble.

Elle est lassée des contes de fées racontant une croissance économique éternelle et cette fairy tale qui, sur le plan des négociations, n’a…

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« Molière oblige les acteurs à la vérité » Michel Bouquet raconte Molière … #lacauselit

La discrétion éblouissante de Michel Bouquet ne pouvait que croiser le génie de Molière. Le grand comédien joue ici le théâtre de l’écriture. Et l’écriture s’amuse à plagier le théâtre. C’est une pièce en 1 acte. Elle célèbre les étapes de la vie de Molière en progressant au gré de l’œuvre. Des intermèdes scandent en creux le déroulé en spirales. Ces sont les témoignages que le comédien confie au lecteur : sa vocation, le Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, L’Avare, Le Malade imaginaire. Une sorte de système dynamique de poupées russes en 3 ou 4 D.

Trop modeste, Michel Bouquet raconte. Et la simplicité de l’amour irrigue chaque phrase. Simplicité chère à Molière. « Contrairement à la vision cosmique et universelle d’un Shakespeare, Molière part de la vie des gens, et atteint la grandeur par en dessous ». Ajoutons sans risque : grandeur absolue de Molière. « Molière a ceci de particulier : on est toujours en retard sur lui, notre quête est infinie ».

suite de la chronique sur la cause litteraire

un savoir gai de William Marx

Un gai savoir procède sous règne de la liberté. Rares sont les ouvrages irrigués par une vraie liberté de l’esprit. Rares sont les vies traversées par de vraies libertés de mouvement. Excellents sont les vrais philosophes, brillants et discrets. Sublimes sont les artistes qui rendent un peu plus visible ce qui était invisible dans l’aveuglement majoritaire.

William Marx est un subtil philosophe-artiste au sens le plus nietzschéen du terme. Nourri de philologie, il goûte aussi les plaisirs (et les tristesses) de la vie. D’où – peut-être – la convocation de soi. Autant se tutoyer en public – avec une infinie pudeur et l’humour joyeux quasi permanent.

Plus qu’un témoignage, moins qu’un traité. Plus qu’un essai, moins qu’un exercice d’admiration – et sans doute, le contraire – Un savoir gai de William Marx n’est pas Le gai savoir de quoi que ce soit. C’est parce qu’il échappe aux codes majeurs de toutes les majorités que ce livre est très important. L’apparence de l’abécédaire ne s’offre que pour rire : il s’agit plutôt d’une composition sérielleoù l’authenticité de plans de vie est conjuguée sans théorie, où les clins d’œil complices s’ajustent aux plus belles références (de Platon à Jean Genet). Et le découpage en 33 blocs n’est qu’un clin d’œil à Dante, comme le titreà Nietzsche.

article complet ici :

http://www.lacauselitteraire.fr/un-savoir-gai-william-marx