Sorokine (waiting for 23 000)

23 000
roman
traduit du russe par Bernard Kreise en librairie le 18 avril 2013

23 000 est le dernier volume de la Trilogie de La
Glace, mais peut être lu indépendamment des deux
premiers. La Confrérie de la Lumière a maintenant étendu son pouvoir dans le monde entier et organisé un business autour des marteaux de glace. Proche du but de sa quête, cette secte capture le petit garçon apparu à la fin de La Glace, l’un des derniers «23 000» membres qui doivent former le cercle qui se dissoudra pour retrouver «la Lumière originelle». De Moscou à New York, passant par Israël ou Hongkong, ce roman au suspens remarquable alterne les moments d’action dignes d’un thriller et des plages mystiques empreintes d’un grand souffle poétique.
Vladimir Sorokine réaffirme dans 23 000 sa vision iconoclaste de l’histoire de son pays et du pouvoir actuel. Styliste au talent époustouflant, il dynamite le roman russe contemporain et veut «affranchir l’art de l’idéologie, rendre à la littérature sa valeur purement esthétique et lever les tabous qui prohibaient le vulgaire.»

Vladimir Sorokine vit à Moscou. Les Éditions de l’Olivier ont publié : La Glace (2005), Le Lard bleu (2007), Journée d’un opritchnik (2008), La Voie de Bro (2010), Le Kremlin en sucre (2011).

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Après Dieu, Paul Celan

Après Dieu, Paul Celan.

Pas besoin d’attendre pour rater à nouveau le rendez-vous manqué Celan – Heidegger. Paul Celan a pris l’initiative de la rencontre. C’était en 1967. Heidegger aurait pu sauver des mondes. Il n’aura laissé qu’un titre : « A quoi bon des poètes en temps de détresse ? » Le texte sera gommé par son silence métaphysique. Et la question de Hölderlin sera rendue au poète.
De sens plus, fini, rien. A moins de se tourner, tropisme ultime, vers la pensée orientale, nouvel horizon de l’être, creuset des comparatistes dans le meilleur des cas, illusion d’une plus belle verdeur de l’herbe des lointains.
Nietzsche n’a pas tué Dieu. Son fantôme vit encore. Et c’est bien Heidegger, drapé dans son absence de propos, d’à propos face à Paul Celan qui pourrait rendre Dieu métaphysiquement impossible. Et ça fait bien plaisir et à certains athées et à certains croyants. Chacun se récupère sportivement en Heidegger qui gagne une respectabilité qu’il n’avait philosophiquement pas tout à fait perdue. Dieu est impossible et le champ de l’incroyance est ouvert, c’est son travail et son chantier. Dieu est impensable, nous le savions depuis les chantres mous et durs des théologies négatives.

C’était en 1967. Celan se suicide en 1970.

En 1955, Adorno lance sa formule célèbre – qu’il atténuera timidement (honte ? pudeur ?) par la suite – formulation qu’il tentera de dissoudre sans se déjuger (grandeur du dé-jugement : oui je me suis trompé. Pourquoi s’accrocher à ses propres errances ?) : « Ecrire un poème après Auschwitz est barbare… ». Même si toute formulation est une réduction, la raison trop
concise sombre dans le risque de l’ellipse et des interprétations à rectifier. Si Adorno a raison, alors Paul Celan deviendrait lui-même un barbare. Il y a des mots qui font plus que mal. Et c’est bien sûr, bon sang, celui qui ressent l’outrage qui doit faire l’effort de tolérance pour dissoudre la pilule amère dans le contexte ! L’invocation du contexte a trop souvent pour but de noyer le texte. Le drame du contexte est qu’il n’est jamais qu’un contexte lui-même
parasité et empoisonné par des rivaux aussi puissants que lui. Un contexte n’arrive jamais seul. L’étendard du contexte apporte avec lui son cortège de justification. La poésie se passe de justification. La poésie se passe d’explication.

Paul Celan est la preuve.

Paul Celan est l’épreuve.

Le poète ne demande pas pourquoi. Il exprime ce qu’il trouve. Paul
Celan trouve quoi ? Il trouve ce qu’il ne comprend pas. Paul Celan n’a pas compris pourquoi sa mère et son père, et des millions d’autres, ont été emportés, déportés, flingués, réduits aux cendres grises de l’ignominie industrielle. Sans nivellement, les différences de couleur des uniformes, des nations, des machettes aux armes massives, ne peuvent, selon nous, que relever d’arguties trop subtiles pour être vraiment sensibles.

Celan n’arrête pas de naître.

En 1945, Paul Celan écrit Fugue de mort.

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré

Celan n’arrête pas de mourir.

L’horreur n’est pas seulement un fait, pas seulement un mot, pas seulement un symbole, c’est une réalité impensable qui est devenue historique, une impossibilité qui est devenue réelle.
Face à cela, que deviennent les preuves de l’existence de Dieu ? De l’argument anselmien jusqu’à Leibniz, nous sommes dans le brouillard. Pas d’éclaircie de ce côté. Quand les innocents sont coupables et quand les coupables sont innocents, le concept hégélien du tragique s’effrite.
Georges Steiner nous rappelle avec une simplicité tendue à l’extrême, nous plongeant dans la zone grise la plus grise et la honte la plus honteuse :
« La nuit, quand on pouvait entendre les hurlements des gens dans les wagons scellés à la gare de Munich, sur la route de Dachau, à la périphérie de Munich, Gieseking jouait les ?uvres complètes de Debussy pour piano. On entendait les cris jusqu’à la salle de concert. Les enregistrements en témoignent. Rien n’indique qu’il n’ait pas joué magnifiquement ni que son auditoire n’ait pas été pleinement sensible et profondément remué. »

Nul plus que Celan aurait pu apporter de l’eau au moulin d’Adorno. C’est le contraire que la poésie de Celan crie. Avec Celan, le chant de la vie prend les tripes.

C’est ainsi.

L’indicible impensable s’est produit. Oui. Celan répète avec Beckett : il faut continuer, je vais continuer, étrange faute, étrange peine…Oui en même temps Debussy et des cris, au même endroit, ici et maintenant, partout et nulle part.

1958 : Celan écrit son long poème Strette.

Celan n’arrête pas.

Voici le commencement :

*
Dé-placé dans
Le territoire
A la trace non-trompeuse :
Herbe écriture désarticulée. Les pierres, blanches,
Avec les ombres des brins :
Ne lis plus – regarde !
Ne regarde plus – va !
Va, ton heure
N’a pas de soeurs, tu es –
Tu es chez toi. Une roue, lente,
Roule d’elle-même, les rayons
Grimpent ,
Grimpent dan un champ presque noir, la nuit
N’a pas besoin d’étoiles, nulle part
Il n’y a souci de toi.
*

Celan s’arrête.

Y a-t-il quelqu’un ?

Une séparation imposée est d’autant plus cruelle qu’elle oblige un innocent à un choix qu’il n’a pas souhaité. Paul Celan a subi la plus terrible des séparations. La création poétique est la réponse de sa vie. Jamais il n’écrit dans le vide. Jamais il n écrit sur le rien. Toujours il traduit. Il offre à la culture allemande, Tchekhov, Cioran, Rimbaud, Valéry, Cocteau, Apollinaire… et le texte allemand du film Nuit et Brouillard.

Les prix littéraires et quelques reconnaissances honorifiques ? Il fait bouillir sa marmite, discret lecteur d’allemand à normale sup… Soucieux de transmettre, animé par le don, sans contre-don, plus qu’un passeur, il ajoute de la valeur à tout ce qu’il touche. Il sait, il sent le prix des choses.

Celan trouve.

1961 : La rose de personne.

Pour peu que seul le néant fût dressé entre nous, nous
Nous sommes entièrement trouvés.
Un Rien,
Voilà ce que nous fûmes, sommes et
Resterons, fleurissant :
La Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Traductions, tractions, étirements. Paul Celan crée et recrée les contacts entre les êtres. Un dé nous sépare-t-il du vide ? La vie commence.

Paul Celan s’est-il jeté de la scène du pont Mirabeau ?

Celan s’arrête encore.

La Seine coule toujours après Avril 1970.

Lévi-Strauss, dans le sillage de Rousseau, dit quelque part que l’invention de la mélodie demeure un mystère. Nous ignorons si Paul Celan a percé le mystère de la mélodie ou de la colchique. Mais son oeuvre a touché et touche l’essentiel.

C’est quoi l’essentiel ?

L’essentiel n’est pas de dire oui à l’insupportable.

L’essentiel c’est de dire oui après l’insupportable.

Après Dieu, Paul Celan.
Ses poèmes déchirent les brouillards et ouvre les nuits.
Dire oui après les conflagrations les plus innommables.

L’essentiel : survivre.

Celan n’arrête pas de survivre.

Etudiant à Paris, en 1950, Paul Celan est âgé de 30 ans. Il travaille sur Kafka. Le projet avorte. Qu’importe le désaccord avec le professeur, directeur du mémoire. Paul Celan, étoile de nos jours, la tête dans les mains, accroché à son bureau « avec les dents » (Journal de Kafka), médite les phrases de la fin du Procès qui résonnent : « La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. »
« Comme un chien ! Comme si la honte dût lui survivre… »

L’essentiel est bien là, par delà toute logique du sens et du non-sens.

La raison ne résiste pas à Une vie.

Une vie timide, pudique, honteuse de quelque ON, nous, survivant.

En attendant, rien.

Rien que le tact poétique.

Qui dit tout.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir. A ton encontre.

Avec Celan, ne pas comprendre.

Celan n’arrête pas de balbutier.

Oui c’est un barbare. Bar…bar…

Quand cesserons-nous de supprimer les commencements ?

Il est temps de commencer à faire du bruit.

Il est temps de sortir du chaos.

Il est temps.

Tic, tact.

Didier Bazy.

OUVRAGES CITES
– Paul Celan : Choix de poèmes. Gallimard 1998. trad. Jean-Pierre Lefebvre.
– Georges Steiner : Les logocrates. 10/18. 2005.

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Deleuze parle de Peguy…

En d’autres termes, ce qui m’intéresse chez Péguy, c’est pas sa conversion religieuse, c’est la folie, une espèce de folie grandiose de son langage. Et ce langage, est-ce par hasard que c’est un langage de la répétition ? Où comme il dit, ce qui fait problème, c’est la variation. Il ne faut pas demander aux gens pourquoi ils se répètent, il faut demander aux gens, mais pourquoi ils varient.

Et voilà qu’il va lancer un style de la répétition, qui est une des mutations du style dans la langue française peut-être les plus importantes. Et voilà qu’il écrit d’une manière telle que, jamais personne n’avait écrit comme ça. Alors on parle par exemple de la mutation opérée dans le langage, dans la littérature par CÉLINE après, et c’est très vrai, je crois, très fort, à la mutation qu’a apportée CÉLINE. Il se trouve, que, hélas, dans le cas de Céline, ça a été une, il y a eu une mutation, une nouveauté particulièrement imitable. Ce qui n’ôte rien à la nouveauté radicale et à la grandeur de Céline, mais ce qui au contraire l’accuse, mais ce qui fait que tous ceux qui croient écrire possible comme Céline sont maudits d’avance, et sont fondamentalement malhonnêtes.

la poucette optimiste de Michel Serres

Petite Poucette
Michel Serres
Le Pommier, 2012
84 pages 9,50 euros €
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La véritable autorité est celle qui grandit l’autre.
Le mot « auteur » dérive de cette autorité-là.
Et si mon livre est bon, il vous augmente.
Un bon auteur augmente son lecteur.
Michel Serres

D’une couverture et d’un clin d’oeil à Michel Ange.
Au plafond de la Sixtine, on suppose Dieu situé un peu plus haut qu’Adam.
Déjà, le doigt joue son rôle.

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Sur la couverture de Petite Poucette de Michel Serres, l’index divin est préservé. Mais la main de l’homme n’est-elle pas plus haute en image ?

Le ton est donné.
Kant nous a appris que l’homme est créateur de son propre monde. Michel Serres nous apprend non seulement que c’est fait mais que ce monde créé par l’homme déjà dépasse et déborde l’homme. Pour Michel Ange l’homme était le bout de Dieu. Aujourd’hui, Dieu est au bout du doigt de l’homme. Le monde est au bout du doigt. Le monde est au bout de deux petits pouces qui gigotent sur une tablette tactile, active et réactive, branchée en rhizomes sur le réseau des réseaux, grâce à la fée électricité et la sorcière silice polluante – à ce que certains soutiennent.

Plus que le mot-clé, moins que le fil rouge, la double hélice du court et intense essai de M. Serres, est conceptualisée par la sérendipité. Le mot vient d’un conte persan : Voyages et aventures des trois princes de Serendip…

suite du billet ici suite du billet

l’auteur :
Michel Serres, philosophe français né en 1930, membre de l’Académie Française. What else

Yannis Constantinidès Le nouveau culte du corps à paraître chez F Bourin

culte du corps

 

 

 

 

 

 

Yannis Constantinidès

Le nouveau culte du corps

Actualité de Friedrich Nietzsche

( Bourin éditeur en janvier 2013)

Il est partout et constamment question du corps aujourd’hui. Loin du « bourbier barbare » de Platon et de la « machine » un poil rétive de Descartes, le corps apparaît à notre époque comme l’ultime expression du désir d’absolu ; c’est d’ailleurs en lui que l’on place désormais l’espoir d’immortalité. Il est même devenu, signe certain de consécration, un objet sérieux des sciences humaines et sociales : on l’élève au rang de personne, on en écrit l’« histoire », on voit en lui le lieu où viennent s’inscrire les normes dominantes, etc.

Tout cela semble donner raison à Nietzsche, qui stigmatisait la haine idéaliste du corps et aspirait à lui redonner ses lettres de noblesse. « Je suis corps et rien d’autre » : cette déclaration iconoclaste de Zarathoustra pourrait bien être devenue la sagesse commune, et banale, de notre temps. Mais Nietzsche est-il vraiment le précurseur de cette corporéité triomphante et omniprésente ? Parle-t-on du même corps ici et là ? Rien n’est moins sûr.
Le culte, médiatique notamment, qu’on lui rend de nos jours est pour le moins ambigu puisqu’on y retrouve une idéalisation jusque-là réservée à l’esprit. Il s’apparente ainsi plus à une idole qu’à une véritable divinité : on l’invoque certes sans arrêt, mais on le craint en réalité parce qu’on en reste séparé au lieu de l’aimer sincèrement et de ne plus faire qu’un avec lui. Nietzsche reste donc profondément inactuel à l’époque même qui est censée avoir donné corps à ses intuitions essentielles.

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