Littèrature et voyages: le maire de Vernay a mis 9 ans pour faire le tour du monde sur les traces de Magellan…

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Céline vs Semmelweis

Saint Semmelweis au Panthéon.

Il est des héros. Certains touchent la célébrité, parfois la gloire. Tout le monde connaît Pasteur. Il est des géants anonymes – ou quasi tels – qui, par leurs actions, et une idée est une action, sauvèrent des millions de vie. Les injustices sont de ce monde. Au nom de l’eugénisme (et pas seulement), un système a liquidé des millions de vies. Avec une idée, une réforme pratique : se laver les mains à l’hôpital, Semmelweis invente le principe de précaution pratique. Etrange actualité à l’heure de la médiatisation de masse des maladies nosocomiales.

La Sainte-Famille a été brossée par saint Marx. Engageons-nous. Pour être clair : sa lecture, ou sa relecture, est un nectar des dieux lucides de la matière vivante. Les saints prénoms rythment le calendrier chrétien de nos existences occidentales. Mon propos n’est pas ici une nostalgie frustrée du calendrier révolutionnaire – quoique !

Sans saint Semmelweis, il y a des milliards de chances que je n’eusse oncques vu le jour – ni vous non plus.

Ignaz Philip Semmelweis naît à Buda en Hongrie le 18 juillet 1818. Son père est épicier : sans doute se lavait-il les mains pour vendre ses légumes ; n’ignorons pas les marchands. Ignaz Philip entame des études de droit à Vienne, puis de médecine. En 1840, les carabins ne fréquentent pas les hôpitaux et étudient l’anatomie dans les livres. En 1844, Ignaz Philip soutient sa thèse sur « la vie des plantes »

Dans l’hôpital où le jeune Semmelweis fourbit les rudiments de son métier ses camarades vaquent et oscillent entre la salle de dissection des cadavres et celle, mitoyenne, des accouchements. 20130410-124622.jpgLa mort côtoie-elle la vie? Les effets de la mort tutoient-ils les causes de la grande mortalité des parturientes qui donnent la vie à l’hôpital ? Pourquoi ,donc des femmes – sagesse de l’instinct- préfèrent-elles mettre au monde chez elles, voire dans la rue ? Autant de questions issues de la simple observation.

Semmelweis a une idée : un agent invisible cause la mort des accouchées. Personne ne se pose la question. L’oeuvre de sa vie consistera en la mise à jour de cet invisible. L’agent est souvent vague, caché derrière un uniforme.

« Peut-être sommes-nous trop voués au commentaire pour comprendre ce que sont des vies » répondait Michel Foucault à propos de Malraux et (poursuivait-il) «II -Malraux – avait par là, avec Bernanos et Céline, une parenté qui nous embarrasse ». Insistons : nous sommes trop voués aux certitudes du commentaire. C’est une récurrence dans l’histoire sociale des sciences et du savoir. Un homme ou un groupe a une idée, fait une expérience inédite, énonce ou formule une hypothèse qui va bousculer, déranger, mettre en question les théories, les certitudes et les pratiques majoritaires de son temps. Et là-dessus, les Bachelard, Koyré, Holton, Popper, Canguilhem, Foucault et Dagognet tombent d’accord même si ces idées singulières, ces expériences inouïes, ces hypothèses audacieuses ne provoquent pas toutes de grands changements immédiats ou du mieux-vivre pour les humains (quoique). Ainsi la découverte de l’asepsie par saint Semmelweis.

« L ennemi le plus périlleux de la science, c’est la science ellemême » et « toute méthode est destinée à devenir d’abord désuète puis nocive » (F. Dagognet in Bachelard, 1965).

Un excès d’hygiène ne peut-il parfois induire d’autres maladies ? Saint Ignaz Philip a affronté effrontément la médecine de son temps. Exemple même où la médecine est plus un Pouvoir qu’un Savoir. Pouvoir au sens de Puissance. « La philosophie n’est pas une Puissance. Les religions, les Etats, le capitalisme, la science, le droit, l’opinion, la télévision sont des puissances, mais pas la philoSophie. La philosophie peut avoir de grandes batailles mais ce sont des batailles pour rire » rappelle Deleuze. Pas besoin de s’appeler Kant pour être philosophe. Et Semmelweis est un philosophe en devenir qui n’a pas du tout livré de bataille pour rigoler. Il est plus un génie fou savant qu’un médecin. Et les génies sont souvent si simples à comprendre que la doxa majoritaire (ici les académies de médecine) ne souhaite pas les comprendre.

Les confrères de Semmelweis ont suivi à leur esprit défendant les recommandations et les préceptes du « martyr ». Ils n’ont jamais rendu à César ce qui lui revenait. Un rare cri s’est élevé contre le ciel nuageux de l’universelle ingratitude idiote : Céline. Oui les saints dérangent el les saints sont philosophes et les philosophes prennent tous les coups.

En tragique prosopopée, j’entends la voix de saint Ignaz Philip : «Lavez-vous les mains ! Lavons-nous les mains ! Vous ne comprenez pas que je dois me laver les mains ? Je ne m’en lave pas les mains et j’en meurs ! D’autres en sont morts, en sont mortes, ne mourrez pas bêtement ! C’est trop bête de mourir bêtement ! »

Un nombre incalculable de vivants après lui lui doivent leur vie. Notre devoir est ici de l’honorer bibliquement : tu honoreras ton père et ta mère. Honorer est plus fort qu’aimer. Honorer serait ici: se hisser sur les épaules du 3e genre de connaissance de Spinoza. Aimer appartiendrait au 2e genre de connaissance. Honorons saint Semmelweis sans sombrer dans l’hagiographie amoureusement débile. Il ne s’agit ni ne suffit d’aimer Ignaz Philip. De ce point de vue trop critique, le cri amoureux de Céline reste nécessaire mais incomplet : trop peu ont rendu jusqu’ici les honneurs à saint Semmelweis. Rendre les honneurs n’est guère à la mode. Raison de plus. Les cendres de saint Semmelweis dans une urne d’un Panthéon ? Semmelweis éclaterait de rire.

Saint Semmelweis est son propre Panthéon i.e, stricto sensu, la totalité de tous ses dieux, de tous ses diables. Nous proposons un honneur immanent, une salve d’honneur internelle. « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels» dit le Prince des Philosophes en sa célèbre formule, commentée intimement par Deleuze en des cours sonores désormais célèbres.

Saint Semmelweis ira jusqu’au bout de ses sentiments et de son expérience. Il s’est installé dans l’éternité, l’outrecuidance de l’immortalité en moins – un Péguy inversé. Peu importe si la docte ignorance ou les savants pédants qui possèdent un pouvoir au lieu d’apprendre expérimentalement un savoir s’en lavent les mains. Peu importe si leur index de procureur juge la folie pseudo-suicidaire ou l’accidentel accès de démence pour dédouaner leurs rétentions constipées ou défiscaliser leurs gains assertoriques. Peu importe ? Bien sûr que non.

Saint Semmelweis n’est pas le saint d’un quelconque calendrier rassurant, approximatif et incertain. La durée l’a installé en elle. Il a gagné l’éternité de la partie parce que il ne s’est pas pris pour le tout tel un Peter Pan totalitaire et narcissique qui se croit le centre du monde. Il a su grandir et faire grandir sans forceps. Il n’a rien imposé. On lui a tout opposé. Jeune assistant, il est révoqué par son médecin chef. Plus tard, il envoie ses travaux sur l’étiologie de la fièvre puerpérale à l’Académie de médecine de Paris qui ne lui répond pas.
Ses collègues l’interneront en toute amitié. Il meurt à l’âge de 47 ans, après une piqûre de scalpel, d’une septicémie. Suicide ? Accident ? Folie ? Cela revient au même. Il a bouclé sa boucle avec et malgré le Dehors. Un suicide ne serait pas honteux. Un accident est rarement essentiel. La folie est toujours celle des autres.

Saint Semmelweis a été jugé, méprisé, sanctifié. Tout jugement tend au jugement dernier. Apocalypse. Le mépris ne désigne que la haine que chacun porte en soi-même. La sanctification laïque n’est décernée qu’aux sains d’esprit. Les dérives hygiénistes lui savonneront indirectement la planche d’un salut vers une possible lumière : elles le tueront une deuxième fois tel un travail du deuil trop bien accompli. Nul ne sait ce qu’est la lumière.

Rendons-lui l’honneur. L’œuvre de Semmelweis commence avec le végétatif, s’achève avec la mort de l’homme et affecte (ou contre-infecte) la vie des femmes et des hommes.

Un portrait de Semmelweis en Père de l’Humanité. Ses pairs le clouèrent au pilori. Ne soyons pas leurs égaux ! Héritiers en dette, nous lui sommes respectueusement, profondément et fidèlement reconnaissants. «À nos morts, la Patrie reconnaissante» lit-on, émus, les mots gravés dans la pierre des monuments des villages où nous nous recueillons parfois. L’histoire de la biologie n’en finira pas d’interroger le biophilosophe. Quel bonheur pour notre cerveau ! Ainsi émoustillé, ses fantômes vivront un peu plus longtemps. N’aspirons-nous pas, volens nolens, à devenir des tardigrades, organismes vivants et renaissants, signes sentis et expérimentés d’une certaine éternité ?

BIBLIO :

Semmelweis
thèse de médecine de M Destouches

celine-vers-1943

LF Céline.
(préface de Philippe Sollers),
Gallimard collection Imaginaire
1999, 128 p.

 

 

Après le dernier Villemain

Ils marchent le regard fier
Marc Villemain
Editions du sonneur
2013, 90 p, 13 €

C’est qui Marc Villemain ?

Marc Villemain, c’est un style, Un style. Et pour saisir Un style, il faut plonger dans le texte, dans les mots, dans les lettres. Un style, ça se prend par le milieu. Ainsi, et pas tant que ça, au hasard. Tiens, lis plutôt :

« C’est qu’ il faut se remémorer. À l’époque nos gouvernants avaient quoi, trente ans, quarante pour les plus aguerris. Des qui croyaient connaître la vie parce qu’ils avaient été à l’école. Des zigotos de fils à papa, teigneux et morveux du même tonneau. Mais qui ne se mouchaient pas du coude. On peine à se souvenir qu’en ce temps-là pas mal d’anciens ont pris la tangente pour l’Afrique. Parce que c’est de notoriété, là-bas, dans les tribus, on prend soin des anciens. Ici, non. Enfin maintenant, si. Mais pas avant. Avant, maintenant, même nous on a peine à se l’imaginer. C’était que de l’humiliation. C’est ça, c’était la société de l’humiliation. Faut quand même se souvenir. Qu’à la télé ils faisaient de la réclame pour expliquer aux vétérans résolus à se faire sauter la cervelle qu’ils en seraient tout auréolés, des bienfaiteurs de la nation qu’ils seraient ! C’est allé jusque-là, avec nos sous ! On le sentait venir cela dit, et d’assez loin. Nous autres on est tout pareils qu’une bête qui aurait flairé le renard à vingt pas : tout ça on le sentait venir. Ça ne tient à rien, comme toujours. Ma mère me le disait tout petit déjà: le diable, c’est dans les détails qu’il est, foin de grosse trogne hideuse, il porte son sourire en cravate qu’elle disait. Elle avait raison, la mère. Les détails. ça commence dans l’autocar, quand les avortons vous refusent la place, ou au magasin…»

C’est un peu long, mais on se laisse embarquer. Le ton doux de l’écriture dénote avec le propos et le sujet : un monde jeuniste de brutes.

Un suspense rôde. Le critique, qui a du mal à se départir de ses propres connotations se rappelle malgré lui les garçons sauvages de Burroughs ou les sagas tourbillonnaires de Damasio, est renvoyé au phrasé lisse de Villemain, poète. Le sculpteur des mots sort vainqueur de cette traversée de l’Achéron. Et l’auteur laisse au bord du chemin le plumitif attentif : est-ce la syncope qui produit des lignes de fuite, des tangentes et des forces centrifuges ?

C’est un peu tiré par les cheveux, non ?

Syncopes, ruptures, chutes, reprises, brouillages et ré-encodages. La surface du style dévoile un fond qui n’est qu’un agencement de couches et de strates : rapports des générations entre elles. « Entre eux, le fossé de la révolte ».

« Et si la colère ne venait pas des jeunes, mais des vieux ? »

Le sujet est à la mode…

Le thème est là, pas besoin d’imaginer. Pas besoin de s’indigner, Antigone, out. Indigné, viré. Plutôt voir. Vivre. Et lire Villemain. Lire. L’oeil est pris. L’oreille bourdonne. Le bruit du monde est là. Et Villemain n’en rajoute pas. « Véridique ce que je raconte là ». Là ? Là est ce que l’on résume par « la crise ». Et cela donne un certain désenchantement certain. Mais pas que.

Pas que quoi ?

Aux sources du style de Villemain : Sade et Flaubert passés à la moulinette de Beckett. Littérature pas morte, lisez.

Les sources ? Qu’en sais-tu ?

Imagine plutôt l’estuaire et les sales océans où tous les déchets plongent et se mélangent avec nos cendres de vieux champions de jeunes.

Pas gai ce livre.

Pas gai. Mais vrai. Et un peu de vrai suffit pour prendre le large, tel un vieux, le regard fier, les yeux droits, tendu entre passé et futur, pris et libéré dans un récit très stoïcien, posture rare, un style, Un style.

Mais qu’est-ce se passe dans ce livre ? Tu ne veux rien dire ?

Je voudrais bien. Allez, je balance, après mon cut-up :

« La canne l’a traversé…
…C’est comme ça qu’il est mort.
…Tout ce déshonneur.
Après tout ce qui s’est passé.

…dans cette chienne de vie. »

db

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À quoi bon partager ? n°12 la sœur de l ange (éd. Hermann)

Cahier Raoul Ruiz

DOSSIER / À QUOI BON PARTAGER ?

Théodore Agrippa d’Aubigné : Je veux peindre la France…
Rémi Lélian : Eucharistie et partage
Baruch Spinoza : Éthique. 4. prop XVIII, scolie
Sarah Vajda : L’Impossible partage
Yannis Constantinidès : Moi d’abord. L’égoïsme absolu de Max Stirner
Hugues Rabault : Kleptocratie
François Cornée-Villatte : La vindicte triste du pauvre
Le roman de Renart : « La part du lion »
Stéphanie Roza : Les républicains de la communauté des biens
Eugène Vermersch : Les Partageux
Ernest Girault : Paysans ! À bas les Partageux !
Sarah Vajda : Le plus grand film capitaliste du monde
Marc Kober : Le Partage dans l’Éros révolutionnaire
Extrait de La vie de Lazarillo de Tormès, d’auteur anonyme (traduction : Michel Host)
Roger Mislawski : Partage, personne et droit
Julien Trokiner : Le droit de succession, le grand 8 des questions qui se posent et ne posent pas
Lise Haddad : L’invention des mourables et la défaite des Moires
Pascal Rimé : À quoi bon partager ses émotions ?
Marc Kober : Le partage théâtral dans « Risotto »
Guy Darol : Contre-Culture et Internet
Didier Bazy : Pire tout pire
Nicolas Thély : Il y a du braconnage dans l’air
Bernard Desportes : La parole pour un autre
John Taylor : Traduire, partager
Suzuki Masao : Le châtiment du traître ou L’Infidélité forcée (traduction : Thierry Maré)
Laurence Werner David : En même temps
Thierry Maré : Lettre édifiante & curieuse du Japon à la Sœur de l’Ange

150 pages – 16 x 24 cm – 2013

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Ils marchent le regard fier de Marc Villemain mars 2013

Marc VILLEMAIN (éditions du sonneur)

Ils marchent le regard fier, de Marc Villemain

LE LIVRE
Et si la colère venait non pas des jeunes, mais des vieux ?
Et si les vieux décidaient un beau jour d’en finir avec un monde qui les marginalise et attend qu’ils s’éteignent en ruminant le passé devant leur poste de télévision ?
Et si les vieux se levaient et entreprenaient tout à coup de chambarder l’ordre du monde ?
Marie et Donatien — lui qu’on appelle « le Débris » —, sont de ces vieux qui vont mener la charge. Deux amants sages, las, pacifiques, n’éprouvant rien de l’antique peur de mourir mais bien désireux de partir la tête haute et de laisser derrière eux un monde pas trop ingrat. Julien, leur fils, a choisi son camp, celui d’une jeunesse en rupture d’histoire, pour entonner la rengaine de l’avenir. Entre eux, le fossé de la révolte.
Le narrateur, ami d’enfance de Donatien, raconte, avec ses mots arrachés à la terre, les minutes de cette improbable insurrection, de cette force tranquille que Donatien aura tenté de ragaillardir jusqu’à l’impensable — et jusqu’au drame.

L’AUTEUR
Marc Villemain est né en 1968. Il est l’auteur de Le Pourceau, le Diable et la Putain (Quidam Éditeur), de Et que morts s’ensuivent (Le Seuil), Grand Prix SGDL de la nouvelle en 2009, de Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire (Maren Sell Éditeurs), et de Monsieur Lévy (Plon). Il est également critique littéraire.

Ils marchent le regard fier, de Marc Villemain
13 € • Format : 122 x 192 mm • 96 pages • ISBN : 978-2-916136-59-2

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Zheng hé , 100 ans avant Magellan

http://m.youtube.com/#/watch?v=-t3QSGRN1-U&desktop_uri=%2Fwatch%3Fv%3D-t3QSGRN1-U&gl=FR

Zheng he was the man chosen to lead this great fleet which reached as far as east Africa opening up rich trade routes,bringing peace and prosperity to war ravaged far off lands, religeous equality,and setting China on the road to economical dominance over the rest of the world.

Why then did china suddenly stop the treasure fleets and close its borders to its newly found trade partners?

culture et démocratie

– A quoi bon résister ?, Didier Bazy, Editorial de la revue semestrielle « La soeur de l’Ange », n°5, Printemps 2007.

A quoi bon résister ?

C’est très simple : il faut résister à tout ce qui fout la mort, à tout ce qui pue la mort. A chaque instant, en tout lieu, il est nécessaire de devenir un vivant sauvage. C’est l’impératif catégorique de notre époque conditionnée par les contrôles puissants et insensibles de l’instrumentalisation généralisée où l’argent comme réponse à tous les problèmes tient une part de moins en moins négligeable.

L’art, la science, la philosophie sont les seuls vecteurs vitaux des actes de résistance authentique. Leur exercice pratique et incessant détient encore les secrets de la générosité et de la fermeté, de la liberté. Si le sauvage résiste tant au dehors de la mort, c’est pour que l’humanité tienne tête aux chocs des haines, des courtes vues, des restrictions et des manipulations pernicieuses.

Résister aux puissances, ces outrecuidances fortes avec les faibles, ces prétentieuses faibles avec les forts, ce n’est ni asservir ni se servir, c’est donner, c’est-à-dire rendre à l’humanité entière sa vie, une si petite vie, une fois pour toutes les fois. Quitte à sacrifier le plus sacré, sa vie, pour qu’une vie continue à vivre. Cela, loin de toute apologie d’un suicide moralisateur, pseudo-vainqueur d’un vain combat. Cela sans stigmatisation d’autrui comme imbécile, je étant autrui. L’artiste, le scientifique et le philosophe passent bien souvent pour de simples idiots ou de purs fous aux yeux des certitudes autoproclamées qui s’ignorent comme telles.

Les résistants cèdent tout. Le vivant se charge du reste. Puissent les bourreaux comprendre qu’ils ne furent que leurs propres victimes. Les artistes, les savants et les philosophes n’ont jamais assassiné le vivant. Les bonnes âmes rétorquent : Burroughs a joué à Guillaume Tell avec sa compagne et l’a plantée, Oppenheimer a contribué à la bombe atomique, Althusser a étranglé sa femme… Dans chacun de ces cas, rien de l’authenticité de l’artiste, du savant et du philosophe n’était au rendez-vous. Il y a des moments dans la vie de l’art, de la science et de la philosophie qui puent la mort et qui foutent la mort. La vie n’abdique pas pour autant. Le religieux peut y trouver son fondement. C’est l’idée de René Girard. Les grands civilisés policés peuvent pourfendre les sauvages et les sauvageons. La dialectique historique n’est qu’un moment, n’est qu’un outil intellectuel, qui se laisse toujours déborder par le mouvement.

Le vivant sauvage ? C’est l’Indien d’Amérique. Il a résisté. Il a bougé. Il s’est rendu. Y’en a plus. Pas de pitié, pas de nostalgie. De la tristesse tout de même. Jeune homme, qui veux-tu devenir ? Le Dernier des Mohicans ou le Président des Etats-Unis ?

Toute résistance est incertaine, aléatoire, dubitative, méthodiquement modeste et humble.

La plus cruelle des critiques patine d’or fin l’oeuf de toute résistance en la taxant du vernis de posture esthétique, de repli sur soi, de non-action, de passivité égoïste, de refuge et de fuite… L’acte de résistance serait éloigné du réel. L’artiste inventerait des mondes imaginaires, le savant étourdi par les étoiles tomberait dans les puits, le philosophe serait inutile. Mais quel est ce réel majoritaire que l’on nous propose, que l’on nous impose, qui nous détermine et nous contrôle ?

Ce réel majoritaire, chacun le connaît, le vit et le subit. Ta vie mon petit c’est l’école, le diplôme et le bureau. Ta vie mon grand c’est les collègues, le téléphone cent fois par jour, et le prozac, à moins que ça t’éclate, pendant un certain temps. L’usine ? Elle est loin l’usine. Délocalisée et mondialisée. Là où les enfants des autres fabriquent les baskets et les ballons de foot des tiens auxquels tu passes toutes leurs volontés dictées par par les grandes marques qui matraquent ta progéniture tous les soirs à la télé, la nuit sur Internet, et leurs oreilles dans leurs mobiles dont tu pirates le code de temps en temps pour vérifier si un pédophile ne traîne pas aux alentours virtuels de son épanouissement personnel qui n’est que le tien reproduit ou que tu n’as pas eu. Tu ne te dis même pas : à quoi bon résister ? Tu t’es déjà rendu. On te fait croire : oui oui t’est fort. Et puis, dans ton dos, qu’est-ce qu’il est con de croire à tout ce qu’on lui dit.

C’est tout ça qui fout la mort et qui pue la mort ! Mais tu t’en fous et tu ne sens rien. Ne reste-t-il rien de toi, de vraiment toi, qui, au fond de toi, se dit, sauvage et seul, loin de tout ça : merde !

Résister, c’est devenir fort contre les forts, c’est devenir faible avec les faibles. En ce sens, résister, c’est se rendre. C’est se rendre tel quel. Et résister c’est ne plus s’arrêter de rendre, de donner, de tout laisser prendre. Jusqu’au bout ! Jusqu’au bout sauf la mort qui arrivera quand elle arrivera. Qu’importe le temps, qu’importe le lieu : tu ne seras pas là. Quand le temps et lieu viendront, ce sera ton heure et ton lieu. Là, ici, nulle part, ailleurs ces messieurs dames viendront avec leurs instruments te grignoter, te pulvériser, t’anéantir. Qu’est-ce qui t’empêchera de leur rire au nez avant de partir ? Supposons le pire du pire : une légion de bourreaux légaux exultant avec leurs dispositifs massifs de tortures psychophysiques industrialisées. Toi, toi seul et abandonné, livré à la plus absolue des douleurs. Eh bien, c’est simple, très simple : tu résisteras et tu te rendras. Et ton âme et ta vie. Dans le meilleur des cas, tu auras vécu debout. Un point c’est tout.

Après ? Tout continuera avec les mêmes conneries dont tu as fait partie et où tu as pris ta part. Y’aura pas de jugement, ni premier, ni dernier. Y’aura pas de jugement : on aura tous le cul dans les étoiles et on y verra que du bleu. Le vert de l’espérance. La résistance contre la permanence. Il y a deux façons de résister au soleil : mettre des lunettes noires ou se mettre à l’ombre. Notre parti est pris : sauvages, nous cherchons l’ombre et les arbres en attendant que des messieurs à lunettes sombres nous mettent à l’ombre.

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Pourquoi Alain Corbel est Un illustrateur hors du commun

Pourquoi Alain Corbel est Un illustrateur hors du commun.

L’illustrateur risque à chaque image qu’il crée le triple écueil du
cliché, de la désignation fixe et de l’ellipse. Traduction.
L’image-cliché renvoie à l’évidence, au truisme et à la banalité. A
quoi bon le cliché quand le texte, par sa force, provoque l’image et
l’imagination ? A quoi bon le truisme quand l’image se résume à un
calque du texte qui a déjà dit ce qu’il vient de dire ? A quoi bon
rabaisser un texte à un sous-titre en image qui n’ajoute que peu sinon
rien à un texte, texte déjà existant (qu’il soit bon ou mauvais ne
change rien à l’affaire) ? A quoi bon une désignation fixe ? Platon
avait déjà vu, justement, que l’on ne peut pas dormir sur un lit en
peinture ! A quoi bon l’ellipse ? Son opacité demeure à jamais un
brouillard au sein duquel le lecteur augmente les statistiques de ses
accidents : il ne renouera avec le fil de l’intrigue que par occasion
– ou hasard. A moins de prêcher en compagnie (plus que louable) avec
le père Malebranche, il risquera, précisément, tous les décrochages et
les chutes de branches rongées car pourries.

L’illustrateur authentique et talentueux s’illustre (sorry) par une
éloquence discrète dont le synonyme exact est le tact. Qu’est-ce que
le tact à l’heure du spectacle sonnant et trébuchant du « tackle »
universel ? Le tact est à la fois l’opposé et l’inverse. Le tact
résiste au tackle et le tact subvervit le tackle. Anti-croche-patte,
le tact est courtoisie délicate et force autonome. Il ne peut être
confondu avec l’indifférence polie et il existe en tant que tel.
Partisan du mariage-pour-tous le Tact va d’ailleurs bientôt célébrer
ses noces laïques avec le Respect, son ami de toujours.

La preuve que Corbel est un Illustrateur vrai. Chacun peut faire
l’expérience suivante ( ce serait un jeu sans rôle ). Les règles
seraient ainsi prescrites : prenez les images d’un livre illustré par
Corbel et découpez-les. Sortez-les de leur contexte ( et de leur
hyper-texte a fortiori ). Mélangez-les. Rien à voir ici avec le cut-up
de Burroughs. Tout à voir avec le Raymond Roussel de « Comment j’ai
écrit certains de mes livres ». Voilà les images éparpillées. Membra
disjecta. Puis faites des insertions aléatoires des images au sein du
fil narratif du texte. Que voyez-vous ? Simple : l’intrigue demeure
intacte (tact de l’image). Dès lors, vous pouvez vous dire avec
certitude : oui, ces images ne sont pas de trop ; oui, ces images
racontent leur propre histoire ; oui, le récit est vraiment illustré.

Avec les images d’Alain Corbel, l’illustration fait foin de son
quant-à-soi, loin de la hauteur imaginaire d’une présomption ridicule,
près, si près du texte qui devient récit – récit augmenté car ouvert
du coup, par la grâce somptueuse et tactile du trait, du dessin.
N’était-ce pas pas la source et le dessein de l’art pictural chinois à
l’époque Song où écriture, peinture et dessin ne faisaient qu’Un ?

voir le site d’Alain Corbel

Didier Bazy
Février 2013.

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archives numériques ouvertes : littérature, art, philosophie

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