Zheng hé , 100 ans avant Magellan

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http://m.youtube.com/#/watch?v=-t3QSGRN1-U&desktop_uri=%2Fwatch%3Fv%3D-t3QSGRN1-U&gl=FR

Zheng he was the man chosen to lead this great fleet which reached as far as east Africa opening up rich trade routes,bringing peace and prosperity to war ravaged far off lands, religeous equality,and setting China on the road to economical dominance over the rest of the world.

Why then did china suddenly stop the treasure fleets and close its borders to its newly found trade partners?

culture et démocratie

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– A quoi bon résister ?, Didier Bazy, Editorial de la revue semestrielle « La soeur de l’Ange », n°5, Printemps 2007.

A quoi bon résister ?

C’est très simple : il faut résister à tout ce qui fout la mort, à tout ce qui pue la mort. A chaque instant, en tout lieu, il est nécessaire de devenir un vivant sauvage. C’est l’impératif catégorique de notre époque conditionnée par les contrôles puissants et insensibles de l’instrumentalisation généralisée où l’argent comme réponse à tous les problèmes tient une part de moins en moins négligeable.

L’art, la science, la philosophie sont les seuls vecteurs vitaux des actes de résistance authentique. Leur exercice pratique et incessant détient encore les secrets de la générosité et de la fermeté, de la liberté. Si le sauvage résiste tant au dehors de la mort, c’est pour que l’humanité tienne tête aux chocs des haines, des courtes vues, des restrictions et des manipulations pernicieuses.

Résister aux puissances, ces outrecuidances fortes avec les faibles, ces prétentieuses faibles avec les forts, ce n’est ni asservir ni se servir, c’est donner, c’est-à-dire rendre à l’humanité entière sa vie, une si petite vie, une fois pour toutes les fois. Quitte à sacrifier le plus sacré, sa vie, pour qu’une vie continue à vivre. Cela, loin de toute apologie d’un suicide moralisateur, pseudo-vainqueur d’un vain combat. Cela sans stigmatisation d’autrui comme imbécile, je étant autrui. L’artiste, le scientifique et le philosophe passent bien souvent pour de simples idiots ou de purs fous aux yeux des certitudes autoproclamées qui s’ignorent comme telles.

Les résistants cèdent tout. Le vivant se charge du reste. Puissent les bourreaux comprendre qu’ils ne furent que leurs propres victimes. Les artistes, les savants et les philosophes n’ont jamais assassiné le vivant. Les bonnes âmes rétorquent : Burroughs a joué à Guillaume Tell avec sa compagne et l’a plantée, Oppenheimer a contribué à la bombe atomique, Althusser a étranglé sa femme… Dans chacun de ces cas, rien de l’authenticité de l’artiste, du savant et du philosophe n’était au rendez-vous. Il y a des moments dans la vie de l’art, de la science et de la philosophie qui puent la mort et qui foutent la mort. La vie n’abdique pas pour autant. Le religieux peut y trouver son fondement. C’est l’idée de René Girard. Les grands civilisés policés peuvent pourfendre les sauvages et les sauvageons. La dialectique historique n’est qu’un moment, n’est qu’un outil intellectuel, qui se laisse toujours déborder par le mouvement.

Le vivant sauvage ? C’est l’Indien d’Amérique. Il a résisté. Il a bougé. Il s’est rendu. Y’en a plus. Pas de pitié, pas de nostalgie. De la tristesse tout de même. Jeune homme, qui veux-tu devenir ? Le Dernier des Mohicans ou le Président des Etats-Unis ?

Toute résistance est incertaine, aléatoire, dubitative, méthodiquement modeste et humble.

La plus cruelle des critiques patine d’or fin l’oeuf de toute résistance en la taxant du vernis de posture esthétique, de repli sur soi, de non-action, de passivité égoïste, de refuge et de fuite… L’acte de résistance serait éloigné du réel. L’artiste inventerait des mondes imaginaires, le savant étourdi par les étoiles tomberait dans les puits, le philosophe serait inutile. Mais quel est ce réel majoritaire que l’on nous propose, que l’on nous impose, qui nous détermine et nous contrôle ?

Ce réel majoritaire, chacun le connaît, le vit et le subit. Ta vie mon petit c’est l’école, le diplôme et le bureau. Ta vie mon grand c’est les collègues, le téléphone cent fois par jour, et le prozac, à moins que ça t’éclate, pendant un certain temps. L’usine ? Elle est loin l’usine. Délocalisée et mondialisée. Là où les enfants des autres fabriquent les baskets et les ballons de foot des tiens auxquels tu passes toutes leurs volontés dictées par par les grandes marques qui matraquent ta progéniture tous les soirs à la télé, la nuit sur Internet, et leurs oreilles dans leurs mobiles dont tu pirates le code de temps en temps pour vérifier si un pédophile ne traîne pas aux alentours virtuels de son épanouissement personnel qui n’est que le tien reproduit ou que tu n’as pas eu. Tu ne te dis même pas : à quoi bon résister ? Tu t’es déjà rendu. On te fait croire : oui oui t’est fort. Et puis, dans ton dos, qu’est-ce qu’il est con de croire à tout ce qu’on lui dit.

C’est tout ça qui fout la mort et qui pue la mort ! Mais tu t’en fous et tu ne sens rien. Ne reste-t-il rien de toi, de vraiment toi, qui, au fond de toi, se dit, sauvage et seul, loin de tout ça : merde !

Résister, c’est devenir fort contre les forts, c’est devenir faible avec les faibles. En ce sens, résister, c’est se rendre. C’est se rendre tel quel. Et résister c’est ne plus s’arrêter de rendre, de donner, de tout laisser prendre. Jusqu’au bout ! Jusqu’au bout sauf la mort qui arrivera quand elle arrivera. Qu’importe le temps, qu’importe le lieu : tu ne seras pas là. Quand le temps et lieu viendront, ce sera ton heure et ton lieu. Là, ici, nulle part, ailleurs ces messieurs dames viendront avec leurs instruments te grignoter, te pulvériser, t’anéantir. Qu’est-ce qui t’empêchera de leur rire au nez avant de partir ? Supposons le pire du pire : une légion de bourreaux légaux exultant avec leurs dispositifs massifs de tortures psychophysiques industrialisées. Toi, toi seul et abandonné, livré à la plus absolue des douleurs. Eh bien, c’est simple, très simple : tu résisteras et tu te rendras. Et ton âme et ta vie. Dans le meilleur des cas, tu auras vécu debout. Un point c’est tout.

Après ? Tout continuera avec les mêmes conneries dont tu as fait partie et où tu as pris ta part. Y’aura pas de jugement, ni premier, ni dernier. Y’aura pas de jugement : on aura tous le cul dans les étoiles et on y verra que du bleu. Le vert de l’espérance. La résistance contre la permanence. Il y a deux façons de résister au soleil : mettre des lunettes noires ou se mettre à l’ombre. Notre parti est pris : sauvages, nous cherchons l’ombre et les arbres en attendant que des messieurs à lunettes sombres nous mettent à l’ombre.

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Pourquoi Alain Corbel est Un illustrateur hors du commun

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Pourquoi Alain Corbel est Un illustrateur hors du commun.

L’illustrateur risque à chaque image qu’il crée le triple écueil du
cliché, de la désignation fixe et de l’ellipse. Traduction.
L’image-cliché renvoie à l’évidence, au truisme et à la banalité. A
quoi bon le cliché quand le texte, par sa force, provoque l’image et
l’imagination ? A quoi bon le truisme quand l’image se résume à un
calque du texte qui a déjà dit ce qu’il vient de dire ? A quoi bon
rabaisser un texte à un sous-titre en image qui n’ajoute que peu sinon
rien à un texte, texte déjà existant (qu’il soit bon ou mauvais ne
change rien à l’affaire) ? A quoi bon une désignation fixe ? Platon
avait déjà vu, justement, que l’on ne peut pas dormir sur un lit en
peinture ! A quoi bon l’ellipse ? Son opacité demeure à jamais un
brouillard au sein duquel le lecteur augmente les statistiques de ses
accidents : il ne renouera avec le fil de l’intrigue que par occasion
– ou hasard. A moins de prêcher en compagnie (plus que louable) avec
le père Malebranche, il risquera, précisément, tous les décrochages et
les chutes de branches rongées car pourries.

L’illustrateur authentique et talentueux s’illustre (sorry) par une
éloquence discrète dont le synonyme exact est le tact. Qu’est-ce que
le tact à l’heure du spectacle sonnant et trébuchant du « tackle »
universel ? Le tact est à la fois l’opposé et l’inverse. Le tact
résiste au tackle et le tact subvervit le tackle. Anti-croche-patte,
le tact est courtoisie délicate et force autonome. Il ne peut être
confondu avec l’indifférence polie et il existe en tant que tel.
Partisan du mariage-pour-tous le Tact va d’ailleurs bientôt célébrer
ses noces laïques avec le Respect, son ami de toujours.

La preuve que Corbel est un Illustrateur vrai. Chacun peut faire
l’expérience suivante ( ce serait un jeu sans rôle ). Les règles
seraient ainsi prescrites : prenez les images d’un livre illustré par
Corbel et découpez-les. Sortez-les de leur contexte ( et de leur
hyper-texte a fortiori ). Mélangez-les. Rien à voir ici avec le cut-up
de Burroughs. Tout à voir avec le Raymond Roussel de « Comment j’ai
écrit certains de mes livres ». Voilà les images éparpillées. Membra
disjecta. Puis faites des insertions aléatoires des images au sein du
fil narratif du texte. Que voyez-vous ? Simple : l’intrigue demeure
intacte (tact de l’image). Dès lors, vous pouvez vous dire avec
certitude : oui, ces images ne sont pas de trop ; oui, ces images
racontent leur propre histoire ; oui, le récit est vraiment illustré.

Avec les images d’Alain Corbel, l’illustration fait foin de son
quant-à-soi, loin de la hauteur imaginaire d’une présomption ridicule,
près, si près du texte qui devient récit – récit augmenté car ouvert
du coup, par la grâce somptueuse et tactile du trait, du dessin.
N’était-ce pas pas la source et le dessein de l’art pictural chinois à
l’époque Song où écriture, peinture et dessin ne faisaient qu’Un ?

voir le site d’Alain Corbel

Didier Bazy
Février 2013.

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Magellan naviguait sur des nefs, pas des caravelles

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voir illustrations Alain Corbel

1519. Cinq caravelles (erratum : remplacer caravelle par nef… )chargées d’hommes et de vivres s’apprêtent à quitter l’Espagne, sous les ordres de Magellan. Le but de cette expédition ? Découvrir le passage entre l’océan Indien et l’océan Atlantique qui permet d’atteindre l’île aux épices. Cet incroyable voyage, c’est Enrique qui nous en fait le récit. Enrique, celui qui a été l’esclave de Magellan, celui qui est devenu son ami en lui sauvant la vie, celui qui a été le premier homme à faire le tour du monde.
Voici sa formidable destinée. Alors qu’il n’est qu’un tout jeune homme, Enrique est banni de son île natale : par amour pour la belle Patoki, il a osé défier le fils du chef. Enrique s’enfuit. Capturé par des pirates, il se retrouve réduit à l’esclavage. Mais il veut vivre, vivre pour retrouver Patoki. Il passe d’un maître à l’autre et apprend à supporter l’insupportable. Il devient fort comme un éléphant, vif comme un léopard, habile comme un singe.
Et puis un jour, dans le port de Malacca, il est vendu à un marin portugais, le capitaine Magellan… »

Pour en finir avec les idées reçues sur Magellan

Deleuze / de Cuses

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Avertissement : Ce texte présuppose une lecture préalable de Deleuze. Nous pensons cependant que les non-philosophes y trouveront leur compte. Il n’est pas indispensable de lire tout Saint-Augustin pour croire en la vie.

Une telle tentative de rapprochement aurait bien fait rire Deleuze. Nicolas et Gilles, de Cuses et De Leuze ? Là nous tombons dans l’alchimie du verbe. C’est une voie possible. Elle n’est pas la nôtre. Ce qui importe à Deleuze, souvent, c’est le ET ET, les conjonctions inédites, les rapprochements inouïs. Et Et – il faut bégayer – oui oui. C’est dans l’entre deux ( et 3, 4 etc.) que se forgent les mots-valises, s’inventent les concepts, surgissent les percepts. Dans l’Entre et pas dans l’Antre. La caverne est une prison. Ne volons pas trop haut. Caressons les surfaces. Au milieu pousse l’herbe : prendre donc ce qui vient (et peut ne pas venir) par le milieu. Voilà une démarche bien naturelle (et pas du tout naturaliste). Devenir un peu végétal pour mieux comprendre l’herbe, avoir la main verte c’est autre chose que d’élaborer un herbier. Les classifications deviennent d’autant plus authentiques qu’elles suivent l’immanence de leurs objets. Dans les cas contraires, l’outrecuidance de l’Idée guette, avec son cortège transcendantal de tyrannies et de servitudes, de disciplines et de tortures, de contrôles et de petites cases. De Cuses est un des milieux de Deleuze.

Les liens Deleuze-De Cuses ne sautent guère aux yeux. Contrairement à la grande identité Spinoza-Nietzsche largement expliquée et déployée dans l’œuvre du génie deleuzien. Qu’est-ce que Deleuze a à voir avec un évêque du XV° siècle ? Traitons Deleuze comme il traitait Spinoza : en quoi Deleuze a besoin de De Cuses ?

Clairement, il se servit du nonce d’un Pape pour un Cours à Vincennes :

(GD 9/12/1980): « Je vous ai parlé la dernière fois de ce grand philosophe qui a eu de l’importance pendant la renaissance, Nicolas de Cuses. Nicolas de Cuses il avait créé une espèce de mot-valise, il avait contaminé deux mots latins. Pourquoi ? C’est une bonne création verbale. À ce moment-là, on parlait latin alors il est passé par le latin, il disait: l’Être des choses, c’est le  » possest « . Ça fait rien si vous n’avez pas fait de latin, je vais expliquer. Possest, ça n’existe pas comme mot, c’est un mot inexistant, c’est lui qui le crée, ce mot, le possest. C’est un bien joli mot, c’est un joli mot pour le latin. C’est un affreux barbarisme, ce mot est affreux. Mais philosophiquement il est beau, c’est une réussite. »

Déjà, le philosophe est distingué : il est celui qui crée des concepts. De Cuses est plus connu, grâce à Koyré, comme l’épistémologue à la formule célèbre : « la machine du monde a, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part, parce que Dieu est circonférence et centre, lui qui est partout et nulle part » Docte Ignorance(II § 12) . Là, l’évêque a de quoi plaire au lecteur d’aujourd’hui. Au XV° siècle, philosophie, science et art étaient des disciplines très peu disjointes : la théologie et le droit canon veillaient. De Cuses ose. Giordano Bruno sera brûlé par l’Inquisition en 1600. Galilée rétractera son héliocentrisme en 1633. Descartes en avancera masqué. De Cuses, fin diplomate, habile politique et redoutable négociateur, porte-parole de trois papes successifs (Eugène IV, Nicolas V, Pie II) a sans doute bénéficié des plus hautes protections et rendu maints services aux pouvoirs politiques de l’église. Il aurait ainsi pu exprimer des vérités sans trop d’ennuis. On l’a cru panthéiste (le Monde = Dieu) : rien de plus faux. Pas plus que Spinoza.

Ce qui intéresse Deleuze : De Cuses va révolutionner le problème métaphysique de l’être en inventant un concept : Possest. Pour De Cuses, l’être des choses n’est pas l’ Etre mais le Possest. Le concept de Possest cusain est un jeune ver dans le vieux fruit . Le Possest, c’est l’immanence du devenir. Le Possest ce n’est pas seulement ce qui rend possible les choses, c’est ce qui les pousse et les fabrique, c’est ce qui donne la vie. Une Sainte-Vierge concrète en somme, une éternelle accoucheuse de vies – Dieu s’étant retiré ou tout simplement caché ?

Deleuze poursuit : « Le possest c’est précisément l’identité de la puissance et de l’acte par quoi je définis quelque chose. Donc je ne définirais pas quelque chose par son essence, ce qu’elle est, je la définirais par cette définition barbare, son possest : ce qu’elle peut. À la lettre : ce qu’elle peut en acte. »

Maurice de Gandillac, professeur de Gilles Deleuze, dans son très beau livre sur Nicolas de Cuses (Ed. Ellipses – 2001) explique sur le concept de Possest (ou Posse-Est).

(§ 16) « D’entrée de jeu le cardinal insiste sur l’immanence en toute créature finie de la puissance créatrice (virtus creativa), éternelle et par conséquent invisible… Aucune vérité n’est plus évidente que celle-là car, rien n’étant créé qui ne soit d’abord possible, pour s’élever de n’importe quelle créature visible à son principe invisible il suffit de l’envisager dans son pouvoir être (Posse-Est)… » Le texte de Deleuze « L’actuel et le virtuel » et le dernier sublime « Immanence et vie » n’utilisent-ils pas un vocabulaire très proche ? Pas besoin de lire entre les lignes. La distinction traditionnelle puissance-acte chère à Aristote est littéralement fondue par Nicolas De Cuses. Le sable d’Aristote et l’or de Nicolas. La silice des puces électroniques et les rhizomes ? Le Possest cusain comme préfiguration de la puissance d’action de tout mineur minoritaire? Le Possest comme Aïôn, devenir fou, force virtuelle en voie d’actualisation incessante ? « Le nom le moins inadéquat de Dieu serait donc le barbare « Possest » littéralement « Pouvoir-est », dépassant l’opposition être-non-être puisque le non-être même, par la puissance du Tout-puissant, « peut » être lui aussi en acte »(id). La théologie négative, ligne dans laquelle le Cusain a pu être inscrit, soutient en bref que Dieu ne peut pas être l’âme, le monde jusqu’au mot ou à l’idée de Dieu même. Deus absconditus. La seule expérience humaine du divin est d’ordre mystique. Dieu à cet égard pourrait bien ressembler à l’Innommable de Beckett même. Le plus important dans UNE VIE n’est-il pas cette tension (virtus creativa) qui pousse et transporte vers…on ne sait quoi. Nicolas de Cuses dit : Dieu (circonférence et centre)- mais est-ce encore Dieu ? Deleuze dirait « erewhon » (partout et nulle part / ici et maintenant) – virtuel actualisé, pure immanence ? Deleuze insiste sans cesse sur l’immanence. Image éloquente et concrète de la toupie de Nicolas : la rapidité de son tour donne l’impression de l’immobilité. Puissance de vie, l’air de pas y toucher. L’âme de la toupie consiste dans l’immanence de sa rotation.

L’hommage deleuzien à Nicolas de Cuses est net : « Mais je voudrais insister, encore une fois je fais appel à votre sentiment d’évaluation des importances, dans ce que les philosophes ont à nous dire. Je voudrais essayer de développer pourquoi c’est très très important cette histoire, cette conversion où les choses ne sont plus définies par une essence qualitative, l’homme animal raisonnable, mais sont définies par une puissance quantifiable. » (GD 9/12/1980)

Tournant dans l’histoire de la pensée : un porte-parole papal vire de bord. Exit l’être. Nicolas nous apprend que rien n’est affaire de substance (ousia d’Aristote). Mieux : la vie n’a rien à voir avec une quelconque identité. La vie ne se conserve pas en boite. Toute vie est degré de puissance, devenir et multiplicités. Allons aux sources du Cusain (Opera omnia XI,2) : « Supposons, en effet, qu’une expression verbale signifie par un signifié simplissime tout ce qu’est ce pouvoir, qui ne peut être qu’autant qu’il est acte. Convenons de l’appeler « Pouvoir-est ». En ce terme tout est totalement enveloppé et c’est là un nom de Dieu assez approché selon la conception qu’en ont les hommes car c’est le nom de tous les noms et pareillement c’est le nom d’aucun. » Toute vie est puissance en acte, actualisation du virtuel. Quand Aristote dit que l’être déborde le langage, il conserve l’être. Nicolas de Cuses liquide l’être à la lettre. Dieu ou l’Etre est littéralement incompréhensible. Dieu, comme l’être ou la vie, n’appartient à personne. Même pas à lui-même ! Le cri de Maître Eckhart est encore proche : « Je prie Dieu de me délivrer de Dieu ! » Si Dieu n’appartient à personne, chacun peut s’en emparer et, Mon Dieu, les hommes-dieux vont se faire la guerre au Nom de Dieu. Si Dieu n’appartient à personne, il appartient à tous : c’est le projet de Nicolas. Pas besoin d’être subtil archéologue pour sentir les prémisses de l’idée de tolérance. De Cuses travaillera au dialogue entre chrétiens, juifs et musulmans, suggérant une conférence internationale ! Le concept moderne de laïcité n’est pas si loin. Deleuze déguisé en De Cuses laïc ?

Dans Idiota, l’homme simple fait la leçon aux doctes professionnels : «LE PROFANE : Cette clameur de la Sagesse sur les places publiques, transfère-là sur les hauteurs suprêmes, là où habite la Sagesse, et tu trouveras des vérités bien plus délectables que dans tous tes volumes ».Tout homme (de Kiev ou d’ailleurs) a la puissance en acte de sentir Spinoza. A condition de se laisser habiter par le Posse-est de toute vie. Authentique modestie des sensations. On peut avoir la foi et se passer de Dieu. Un non-philosophe peut devenir le plus sage des philosophes. Que deviendrait un philosophe professionnel s’il n’avait pas face à lui des profanes ? Des faux étudiants de tous horizons et des vrais de toutes disciplines, le Professeur de Vincennes les aimait. « La philosophie a un rapport essentiel avec les non philosophes, et s’adresse aussi à eux. Il peut même arriver qu’ils aient une compréhension directe de la philosophie sans passer par la compréhension philosophique. »

Possest : coïncidence de l’acte et de la puissance. Le non-philosophe n’est pas la puissance dont l’acte serait le philosophe. L’inverse pas plus. Quelles différences alors ? de proportions ? d’éducation ? de style ? Nicolas de Cuses ruse avec la théologie négative. Deleuze inventerait-il une philosophie négative ? « La philosophie n’est ni réflexion, ni contemplation, ni communication, c’est l’activité qui consiste à créer des concepts ». Activité puissante. Pourparlers épuisants. Créer, c’est se retirer. Oui, ON peut être (possest) mystique et athée. Et c’est toujours avec fragilité, charme et pudeur. ON : l’imperceptible impersonnel comme minimum de santé et maximum de vie. ON : ni je ni nous ni dieu, l’ami commun. ON : le bégaiement tremblant étrangement étranger qui crée le vrai style (Edith Piaf).

Les trois sens du Possest cusain traversent trois lignes de force deleuziennes : trouver les bonnes proportions, s’inscrire dans des rapports adéquats, augmenter notre puissance d’être. Nicolas de Cuses ironisait sur « les hosties sanglantes » (le corps et le sang du Christ). Cynique, il rappelait l’évidence : le pain c’est du pain. Attention au symbolisme ! Le sens est dans les choses (Francis Ponge), pas dans les phénomènes, loin des apparitions ! De Cuses renverse Aristote, Nietzsche renverse Platon, Deleuze nous renverse et nous avons rendu l’âme.

Sorokine (waiting for 23 000)

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23 000
roman
traduit du russe par Bernard Kreise en librairie le 18 avril 2013

23 000 est le dernier volume de la Trilogie de La
Glace, mais peut être lu indépendamment des deux
premiers. La Confrérie de la Lumière a maintenant étendu son pouvoir dans le monde entier et organisé un business autour des marteaux de glace. Proche du but de sa quête, cette secte capture le petit garçon apparu à la fin de La Glace, l’un des derniers «23 000» membres qui doivent former le cercle qui se dissoudra pour retrouver «la Lumière originelle». De Moscou à New York, passant par Israël ou Hongkong, ce roman au suspens remarquable alterne les moments d’action dignes d’un thriller et des plages mystiques empreintes d’un grand souffle poétique.
Vladimir Sorokine réaffirme dans 23 000 sa vision iconoclaste de l’histoire de son pays et du pouvoir actuel. Styliste au talent époustouflant, il dynamite le roman russe contemporain et veut «affranchir l’art de l’idéologie, rendre à la littérature sa valeur purement esthétique et lever les tabous qui prohibaient le vulgaire.»

Vladimir Sorokine vit à Moscou. Les Éditions de l’Olivier ont publié : La Glace (2005), Le Lard bleu (2007), Journée d’un opritchnik (2008), La Voie de Bro (2010), Le Kremlin en sucre (2011).

Après Dieu, Paul Celan

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Après Dieu, Paul Celan.

Pas besoin d’attendre pour rater à nouveau le rendez-vous manqué Celan – Heidegger. Paul Celan a pris l’initiative de la rencontre. C’était en 1967. Heidegger aurait pu sauver des mondes. Il n’aura laissé qu’un titre : « A quoi bon des poètes en temps de détresse ? » Le texte sera gommé par son silence métaphysique. Et la question de Hölderlin sera rendue au poète.
De sens plus, fini, rien. A moins de se tourner, tropisme ultime, vers la pensée orientale, nouvel horizon de l’être, creuset des comparatistes dans le meilleur des cas, illusion d’une plus belle verdeur de l’herbe des lointains.
Nietzsche n’a pas tué Dieu. Son fantôme vit encore. Et c’est bien Heidegger, drapé dans son absence de propos, d’à propos face à Paul Celan qui pourrait rendre Dieu métaphysiquement impossible. Et ça fait bien plaisir et à certains athées et à certains croyants. Chacun se récupère sportivement en Heidegger qui gagne une respectabilité qu’il n’avait philosophiquement pas tout à fait perdue. Dieu est impossible et le champ de l’incroyance est ouvert, c’est son travail et son chantier. Dieu est impensable, nous le savions depuis les chantres mous et durs des théologies négatives.

C’était en 1967. Celan se suicide en 1970.

En 1955, Adorno lance sa formule célèbre – qu’il atténuera timidement (honte ? pudeur ?) par la suite – formulation qu’il tentera de dissoudre sans se déjuger (grandeur du dé-jugement : oui je me suis trompé. Pourquoi s’accrocher à ses propres errances ?) : « Ecrire un poème après Auschwitz est barbare… ». Même si toute formulation est une réduction, la raison trop
concise sombre dans le risque de l’ellipse et des interprétations à rectifier. Si Adorno a raison, alors Paul Celan deviendrait lui-même un barbare. Il y a des mots qui font plus que mal. Et c’est bien sûr, bon sang, celui qui ressent l’outrage qui doit faire l’effort de tolérance pour dissoudre la pilule amère dans le contexte ! L’invocation du contexte a trop souvent pour but de noyer le texte. Le drame du contexte est qu’il n’est jamais qu’un contexte lui-même
parasité et empoisonné par des rivaux aussi puissants que lui. Un contexte n’arrive jamais seul. L’étendard du contexte apporte avec lui son cortège de justification. La poésie se passe de justification. La poésie se passe d’explication.

Paul Celan est la preuve.

Paul Celan est l’épreuve.

Le poète ne demande pas pourquoi. Il exprime ce qu’il trouve. Paul
Celan trouve quoi ? Il trouve ce qu’il ne comprend pas. Paul Celan n’a pas compris pourquoi sa mère et son père, et des millions d’autres, ont été emportés, déportés, flingués, réduits aux cendres grises de l’ignominie industrielle. Sans nivellement, les différences de couleur des uniformes, des nations, des machettes aux armes massives, ne peuvent, selon nous, que relever d’arguties trop subtiles pour être vraiment sensibles.

Celan n’arrête pas de naître.

En 1945, Paul Celan écrit Fugue de mort.

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré

Celan n’arrête pas de mourir.

L’horreur n’est pas seulement un fait, pas seulement un mot, pas seulement un symbole, c’est une réalité impensable qui est devenue historique, une impossibilité qui est devenue réelle.
Face à cela, que deviennent les preuves de l’existence de Dieu ? De l’argument anselmien jusqu’à Leibniz, nous sommes dans le brouillard. Pas d’éclaircie de ce côté. Quand les innocents sont coupables et quand les coupables sont innocents, le concept hégélien du tragique s’effrite.
Georges Steiner nous rappelle avec une simplicité tendue à l’extrême, nous plongeant dans la zone grise la plus grise et la honte la plus honteuse :
« La nuit, quand on pouvait entendre les hurlements des gens dans les wagons scellés à la gare de Munich, sur la route de Dachau, à la périphérie de Munich, Gieseking jouait les ?uvres complètes de Debussy pour piano. On entendait les cris jusqu’à la salle de concert. Les enregistrements en témoignent. Rien n’indique qu’il n’ait pas joué magnifiquement ni que son auditoire n’ait pas été pleinement sensible et profondément remué. »

Nul plus que Celan aurait pu apporter de l’eau au moulin d’Adorno. C’est le contraire que la poésie de Celan crie. Avec Celan, le chant de la vie prend les tripes.

C’est ainsi.

L’indicible impensable s’est produit. Oui. Celan répète avec Beckett : il faut continuer, je vais continuer, étrange faute, étrange peine…Oui en même temps Debussy et des cris, au même endroit, ici et maintenant, partout et nulle part.

1958 : Celan écrit son long poème Strette.

Celan n’arrête pas.

Voici le commencement :

*
Dé-placé dans
Le territoire
A la trace non-trompeuse :
Herbe écriture désarticulée. Les pierres, blanches,
Avec les ombres des brins :
Ne lis plus – regarde !
Ne regarde plus – va !
Va, ton heure
N’a pas de soeurs, tu es –
Tu es chez toi. Une roue, lente,
Roule d’elle-même, les rayons
Grimpent ,
Grimpent dan un champ presque noir, la nuit
N’a pas besoin d’étoiles, nulle part
Il n’y a souci de toi.
*

Celan s’arrête.

Y a-t-il quelqu’un ?

Une séparation imposée est d’autant plus cruelle qu’elle oblige un innocent à un choix qu’il n’a pas souhaité. Paul Celan a subi la plus terrible des séparations. La création poétique est la réponse de sa vie. Jamais il n’écrit dans le vide. Jamais il n écrit sur le rien. Toujours il traduit. Il offre à la culture allemande, Tchekhov, Cioran, Rimbaud, Valéry, Cocteau, Apollinaire… et le texte allemand du film Nuit et Brouillard.

Les prix littéraires et quelques reconnaissances honorifiques ? Il fait bouillir sa marmite, discret lecteur d’allemand à normale sup… Soucieux de transmettre, animé par le don, sans contre-don, plus qu’un passeur, il ajoute de la valeur à tout ce qu’il touche. Il sait, il sent le prix des choses.

Celan trouve.

1961 : La rose de personne.

Pour peu que seul le néant fût dressé entre nous, nous
Nous sommes entièrement trouvés.
Un Rien,
Voilà ce que nous fûmes, sommes et
Resterons, fleurissant :
La Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Traductions, tractions, étirements. Paul Celan crée et recrée les contacts entre les êtres. Un dé nous sépare-t-il du vide ? La vie commence.

Paul Celan s’est-il jeté de la scène du pont Mirabeau ?

Celan s’arrête encore.

La Seine coule toujours après Avril 1970.

Lévi-Strauss, dans le sillage de Rousseau, dit quelque part que l’invention de la mélodie demeure un mystère. Nous ignorons si Paul Celan a percé le mystère de la mélodie ou de la colchique. Mais son oeuvre a touché et touche l’essentiel.

C’est quoi l’essentiel ?

L’essentiel n’est pas de dire oui à l’insupportable.

L’essentiel c’est de dire oui après l’insupportable.

Après Dieu, Paul Celan.
Ses poèmes déchirent les brouillards et ouvre les nuits.
Dire oui après les conflagrations les plus innommables.

L’essentiel : survivre.

Celan n’arrête pas de survivre.

Etudiant à Paris, en 1950, Paul Celan est âgé de 30 ans. Il travaille sur Kafka. Le projet avorte. Qu’importe le désaccord avec le professeur, directeur du mémoire. Paul Celan, étoile de nos jours, la tête dans les mains, accroché à son bureau « avec les dents » (Journal de Kafka), médite les phrases de la fin du Procès qui résonnent : « La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. »
« Comme un chien ! Comme si la honte dût lui survivre… »

L’essentiel est bien là, par delà toute logique du sens et du non-sens.

La raison ne résiste pas à Une vie.

Une vie timide, pudique, honteuse de quelque ON, nous, survivant.

En attendant, rien.

Rien que le tact poétique.

Qui dit tout.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir. A ton encontre.

Avec Celan, ne pas comprendre.

Celan n’arrête pas de balbutier.

Oui c’est un barbare. Bar…bar…

Quand cesserons-nous de supprimer les commencements ?

Il est temps de commencer à faire du bruit.

Il est temps de sortir du chaos.

Il est temps.

Tic, tact.

Didier Bazy.

OUVRAGES CITES
– Paul Celan : Choix de poèmes. Gallimard 1998. trad. Jean-Pierre Lefebvre.
– Georges Steiner : Les logocrates. 10/18. 2005.

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Deleuze parle de Peguy…

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En d’autres termes, ce qui m’intéresse chez Péguy, c’est pas sa conversion religieuse, c’est la folie, une espèce de folie grandiose de son langage. Et ce langage, est-ce par hasard que c’est un langage de la répétition ? Où comme il dit, ce qui fait problème, c’est la variation. Il ne faut pas demander aux gens pourquoi ils se répètent, il faut demander aux gens, mais pourquoi ils varient.

Et voilà qu’il va lancer un style de la répétition, qui est une des mutations du style dans la langue française peut-être les plus importantes. Et voilà qu’il écrit d’une manière telle que, jamais personne n’avait écrit comme ça. Alors on parle par exemple de la mutation opérée dans le langage, dans la littérature par CÉLINE après, et c’est très vrai, je crois, très fort, à la mutation qu’a apportée CÉLINE. Il se trouve, que, hélas, dans le cas de Céline, ça a été une, il y a eu une mutation, une nouveauté particulièrement imitable. Ce qui n’ôte rien à la nouveauté radicale et à la grandeur de Céline, mais ce qui au contraire l’accuse, mais ce qui fait que tous ceux qui croient écrire possible comme Céline sont maudits d’avance, et sont fondamentalement malhonnêtes.

la poucette optimiste de Michel Serres

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Petite Poucette
Michel Serres
Le Pommier, 2012
84 pages 9,50 euros €
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La véritable autorité est celle qui grandit l’autre.
Le mot « auteur » dérive de cette autorité-là.
Et si mon livre est bon, il vous augmente.
Un bon auteur augmente son lecteur.
Michel Serres

D’une couverture et d’un clin d’oeil à Michel Ange.
Au plafond de la Sixtine, on suppose Dieu situé un peu plus haut qu’Adam.
Déjà, le doigt joue son rôle.

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Sur la couverture de Petite Poucette de Michel Serres, l’index divin est préservé. Mais la main de l’homme n’est-elle pas plus haute en image ?

Le ton est donné.
Kant nous a appris que l’homme est créateur de son propre monde. Michel Serres nous apprend non seulement que c’est fait mais que ce monde créé par l’homme déjà dépasse et déborde l’homme. Pour Michel Ange l’homme était le bout de Dieu. Aujourd’hui, Dieu est au bout du doigt de l’homme. Le monde est au bout du doigt. Le monde est au bout de deux petits pouces qui gigotent sur une tablette tactile, active et réactive, branchée en rhizomes sur le réseau des réseaux, grâce à la fée électricité et la sorcière silice polluante – à ce que certains soutiennent.

Plus que le mot-clé, moins que le fil rouge, la double hélice du court et intense essai de M. Serres, est conceptualisée par la sérendipité. Le mot vient d’un conte persan : Voyages et aventures des trois princes de Serendip…

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l’auteur :
Michel Serres, philosophe français né en 1930, membre de l’Académie Française. What else