Archives pour la catégorie création

LA SŒUR DE L ANGE N°13 A QUOI BON TOUTE ESPÉRANCE sommaire ÉD. HERMANN A PARAÎTRE

Sommaire LA SŒUR DE L ANGE N° 13

OUVERTURE

Image de la pensée Léon Chestov, La consolation métaphysique
Editorial Jean-Luc Moreau
Benjamin Fondane De « Dada » au « surréalisme » ou de « l’idiotie pure » au suicide.

Dossier : Á QUOI BON « TOUTE ESPÉRANCE » ?

Thierry Maré Lettre édifiante & curieuse du Japon à la Sœur de l’Ange
Shiosaki Yasurô Une métaphore de l’existence humaine, quelques remarques sur le jeu de go
Marie Fauquet Les mathématiques, une source d’espérance ?
Laurent Thiroin Espérer selon Pascal
François Prost L’éthique stoïcienne, une sagesse sans espérance ?
Christophe Salaün L’espoir, vérité du pessimisme
Olivier Salazar-Ferrer L’espérance catastrophique dans l’œuvre de Benjamin Fondane
Jean Dumesnil La mal-mesure de l’espérance, Hans Jonas et Ernst Bloch
Sarah Vajda Seul(s) dans Berlin, défense et illustration du principe Espérance.
Sarah Vajda La grande illusion
Yannis Constantinidès sur la torture par l’espérance
Guy Darol Auguste Blanqui ou l’espérance infinie
Nicola Grignoli L’Espoir à l’épreuve du réel
Lise Haddad Ne vois-tu rien venir ?
Isabelle Butterlin Espérer/désespérer
Christelle Charles Houellebecq ou l’espérance aporétique
Oswald Spengler Il n’est plus temps d’espérer
Jean-Paul Jouary Le présent de l’espérance
François Cornée L’espérance, parodie morale de l’espoir
Bernard Desportes Libre et sans espoir
Yannis Constantinidès Héraclite, espérer l’inespérable
Anthony Rudolf La poupée de Kafka
René Belleto Dernier espoir

SILHOUETTES

Annie Dana Á la poursuite de Charles Nodier
Marc Kober Marc Janson entre le serpentin et la fumée

HEROS DE PAGES ET D’ECRANS

Valère-Marie Marchand Consuelo ou la tentation de l’art pour l’art

RHIZOME(S)

Liliane Vana Le shabbat de la terre (shemittah) ou comment penser le partage et la justice sociale : quelques lectures rabbiniques
Le rhizome de La Sœur de l’ange

​ Cahier ELIE-CHARLES FLAMAND

Note de présentation
Élie-Charles Flamand La part d’outre-dire (extraits)
Abdul Kader El Janabi Et pourtant
Hugues Simard Elie-Charles Flamand et Jack Kerouac, deux Fils du Soleil géométrique
Marc Kober Caresser avec amour les pétales de l’univers
Jean-David Jumeau-Lafond Élie-Charles Flamand, poète du « silence éloquent »
Jean-Pierre Lassalle Témoignage d’un ami de longue date
Matthieu Baumier Un cheminement vers la lumière intérieure

POUR QUITTER

Thierry Maré Au Club des Multiples Chapeaux

Publicité

Roman à paraître : L’eau douce (extrait), Thierry Maré

Avec le temps, l’exploration devient habitude. Rien de plus ardu pour la conscience ― c’est pourquoi peut-être on s’y plonge. Le soir, nous accueillant, Lucette a le contentement las des femmes qui ont travaillé. Je n’ai plus de savon, dit-elle, pour la lessive.
Allons au comptoir d’épicerie, propose mon fils en claquant la langue. On passera la soirée, on boira des coups. Il faut se distraire, de temps en temps. Allez-y sans moi, dit Lucette. Mon fils essaie de la convaincre à bras ouverts, bras refermés. Une discussion chuchotée s’engage. Lucette reste intraitable, je ne sais pas pourquoi. Il me semble qu’elle aime de moins en moins le monde, quoi qu’on entende par là. Pour ma part, j’aimerais mieux n’aller nulle part, mais je sais qu’il ne faut pas le dire.
Rester ici, couché, dormir, même en sachant que le sommeil ne viendra pas ; rêver peut-être à tout ce qui ne vient pas… La bière, le monde et les maquereaux au vin blanc, je peux m’en passer, je crois. Je sais qu’il ne faut pas le dire. Si je donne un avis, ils vont faire le contraire, exprès. Mieux vaut donc garder le silence. C’est aussi ce qui fatigue le moins.
Lucette échappe à l’étreinte de mon fils, lui caresse la joue, dit : Bon, d’accord ! sur le ton d’une maman cédant à des caprices. J’ai le sentiment d’une trahison mais c’est le silence qui m’a trahi. Allons-y, dit Lucette, mais on ne restera pas longtemps. J’ai lissé ma chemise avec les mains, brossé mes manches, frotté mes dents. Pour le pantalon, rien à faire et, quant aux chaussures, toujours rien à dire !
Aucun vélo n’est rangé devant le comptoir d’épicerie. Sous le rideau de fer, comme toujours à moitié baissé, pas un bruit, presque pas : que du noir. Lucette traîne le pas, s’arrête et nous la dépassons. Mon fils m’adresse un coup d’œil surpris. Surpris n’est pas le mot. Je n’ai pas le temps d’en chercher un meilleur. Plusieurs adjectifs qualificatifs s’insinuent spontanément sous ma langue : ennuyé par exemple, alarmé, confus ou troublé, tous issus d’un verbe, écartelés en direction d’un nom commun. Pour sa justification, chacun de ces termes exigerait d’être expliqué : or je n’ai pas envie de m’embarquer dans des développements dont ni vous ni moi n’aurions l’usage. Ma seule envie est de regagner mon lit, ou ce qui en tient lieu, mais celle qui me tient lieu de belle-fille colle à mes talons, interdisant la retraite.


la suite ici

Deleuze, je, il… Bousquet : ma blessure existait avant moi – de l’événement

lire le texte complet

« Tout n’aura été que rêve et songerie sauf l’amitié… »
à Ginette, Joë Bousquet

en audio aussi

la voix de Deleuze

Gilles Deleuze – dernier cours de Vincennes – Anti-oedipe et autres reflexions cours du 03/06/80 – 2

A savoir c’est un « je » qui vaut pour un « il ». C’est un « je » aligné sur le « il ». Pourquoi ? Ben, je peux très bien, par exemple, dire : je me promène et ne pas me promener. Ah je viens de dire…. Tiens, je peux dire « Je me promène » la preuve, je ne bouge pas, je ne me promène pas, je dis « Je me promène ». Je peux donc dire « Je me promène » sans me promener. Ça revient de dire, dans ce cas, le « je » à un rapport de désignation avec un état de chose qui lui est extérieur, qui, peut donc, être effectué ou pas effectué. Je dirais à ce moment-là c’est un emploi du mot « je », d’accord, le mot « je » est un mot spécial, un signe spécial mais il peut avoir un emploi commun.

Clown, poème de Henri Michaux

Sur le chemin...

En écoute sur France Culture, lu par Hervé Pierre.

Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.

Voir l’article original 109 mots de plus

rhizome : lien vers le texte intégral

Nous avons écrit l’Anti-Oedipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde. Ici nous avons utilisé tout ce qui nous approchait, le plus proche et le plus lointain. Nous avons distribué d’habiles pseudonymes, pour rendre méconnaissables. Pourquoi avons-nous gardé nos noms ? Par habitude, uniquement par habitude. Pour nous rendre méconnaissables à notre tour. Pour rendre imperceptible, non pas nous-mêmes, mais ce qui nous fait agir, éprouver ou penser. Et puis parce qu’il est agréable de parler comme tout le monde, et de dire le soleil se lève, quand tout le monde sait que c’est une manière de parler. Non pas en arriver au point où l’on ne dit plus je, mais au point où ça n’a plus aucune importance de dire ou de ne pas dire je. Nous ne sommes plus nous-mêmes. Chacun connaîtra les siens. Nous avons été aidés, aspirés, multipliés.

la suite ici

la guêpe et l’orchidée

20130613-131615.jpg

Après Dieu, Paul Celan

Après Dieu, Paul Celan.

Pas besoin d’attendre pour rater à nouveau le rendez-vous manqué Celan – Heidegger. Paul Celan a pris l’initiative de la rencontre. C’était en 1967. Heidegger aurait pu sauver des mondes. Il n’aura laissé qu’un titre : « A quoi bon des poètes en temps de détresse ? » Le texte sera gommé par son silence métaphysique. Et la question de Hölderlin sera rendue au poète.
De sens plus, fini, rien. A moins de se tourner, tropisme ultime, vers la pensée orientale, nouvel horizon de l’être, creuset des comparatistes dans le meilleur des cas, illusion d’une plus belle verdeur de l’herbe des lointains.
Nietzsche n’a pas tué Dieu. Son fantôme vit encore. Et c’est bien Heidegger, drapé dans son absence de propos, d’à propos face à Paul Celan qui pourrait rendre Dieu métaphysiquement impossible. Et ça fait bien plaisir et à certains athées et à certains croyants. Chacun se récupère sportivement en Heidegger qui gagne une respectabilité qu’il n’avait philosophiquement pas tout à fait perdue. Dieu est impossible et le champ de l’incroyance est ouvert, c’est son travail et son chantier. Dieu est impensable, nous le savions depuis les chantres mous et durs des théologies négatives.

C’était en 1967. Celan se suicide en 1970.

En 1955, Adorno lance sa formule célèbre – qu’il atténuera timidement (honte ? pudeur ?) par la suite – formulation qu’il tentera de dissoudre sans se déjuger (grandeur du dé-jugement : oui je me suis trompé. Pourquoi s’accrocher à ses propres errances ?) : « Ecrire un poème après Auschwitz est barbare… ». Même si toute formulation est une réduction, la raison trop
concise sombre dans le risque de l’ellipse et des interprétations à rectifier. Si Adorno a raison, alors Paul Celan deviendrait lui-même un barbare. Il y a des mots qui font plus que mal. Et c’est bien sûr, bon sang, celui qui ressent l’outrage qui doit faire l’effort de tolérance pour dissoudre la pilule amère dans le contexte ! L’invocation du contexte a trop souvent pour but de noyer le texte. Le drame du contexte est qu’il n’est jamais qu’un contexte lui-même
parasité et empoisonné par des rivaux aussi puissants que lui. Un contexte n’arrive jamais seul. L’étendard du contexte apporte avec lui son cortège de justification. La poésie se passe de justification. La poésie se passe d’explication.

Paul Celan est la preuve.

Paul Celan est l’épreuve.

Le poète ne demande pas pourquoi. Il exprime ce qu’il trouve. Paul
Celan trouve quoi ? Il trouve ce qu’il ne comprend pas. Paul Celan n’a pas compris pourquoi sa mère et son père, et des millions d’autres, ont été emportés, déportés, flingués, réduits aux cendres grises de l’ignominie industrielle. Sans nivellement, les différences de couleur des uniformes, des nations, des machettes aux armes massives, ne peuvent, selon nous, que relever d’arguties trop subtiles pour être vraiment sensibles.

Celan n’arrête pas de naître.

En 1945, Paul Celan écrit Fugue de mort.

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré

Celan n’arrête pas de mourir.

L’horreur n’est pas seulement un fait, pas seulement un mot, pas seulement un symbole, c’est une réalité impensable qui est devenue historique, une impossibilité qui est devenue réelle.
Face à cela, que deviennent les preuves de l’existence de Dieu ? De l’argument anselmien jusqu’à Leibniz, nous sommes dans le brouillard. Pas d’éclaircie de ce côté. Quand les innocents sont coupables et quand les coupables sont innocents, le concept hégélien du tragique s’effrite.
Georges Steiner nous rappelle avec une simplicité tendue à l’extrême, nous plongeant dans la zone grise la plus grise et la honte la plus honteuse :
« La nuit, quand on pouvait entendre les hurlements des gens dans les wagons scellés à la gare de Munich, sur la route de Dachau, à la périphérie de Munich, Gieseking jouait les ?uvres complètes de Debussy pour piano. On entendait les cris jusqu’à la salle de concert. Les enregistrements en témoignent. Rien n’indique qu’il n’ait pas joué magnifiquement ni que son auditoire n’ait pas été pleinement sensible et profondément remué. »

Nul plus que Celan aurait pu apporter de l’eau au moulin d’Adorno. C’est le contraire que la poésie de Celan crie. Avec Celan, le chant de la vie prend les tripes.

C’est ainsi.

L’indicible impensable s’est produit. Oui. Celan répète avec Beckett : il faut continuer, je vais continuer, étrange faute, étrange peine…Oui en même temps Debussy et des cris, au même endroit, ici et maintenant, partout et nulle part.

1958 : Celan écrit son long poème Strette.

Celan n’arrête pas.

Voici le commencement :

*
Dé-placé dans
Le territoire
A la trace non-trompeuse :
Herbe écriture désarticulée. Les pierres, blanches,
Avec les ombres des brins :
Ne lis plus – regarde !
Ne regarde plus – va !
Va, ton heure
N’a pas de soeurs, tu es –
Tu es chez toi. Une roue, lente,
Roule d’elle-même, les rayons
Grimpent ,
Grimpent dan un champ presque noir, la nuit
N’a pas besoin d’étoiles, nulle part
Il n’y a souci de toi.
*

Celan s’arrête.

Y a-t-il quelqu’un ?

Une séparation imposée est d’autant plus cruelle qu’elle oblige un innocent à un choix qu’il n’a pas souhaité. Paul Celan a subi la plus terrible des séparations. La création poétique est la réponse de sa vie. Jamais il n’écrit dans le vide. Jamais il n écrit sur le rien. Toujours il traduit. Il offre à la culture allemande, Tchekhov, Cioran, Rimbaud, Valéry, Cocteau, Apollinaire… et le texte allemand du film Nuit et Brouillard.

Les prix littéraires et quelques reconnaissances honorifiques ? Il fait bouillir sa marmite, discret lecteur d’allemand à normale sup… Soucieux de transmettre, animé par le don, sans contre-don, plus qu’un passeur, il ajoute de la valeur à tout ce qu’il touche. Il sait, il sent le prix des choses.

Celan trouve.

1961 : La rose de personne.

Pour peu que seul le néant fût dressé entre nous, nous
Nous sommes entièrement trouvés.
Un Rien,
Voilà ce que nous fûmes, sommes et
Resterons, fleurissant :
La Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Traductions, tractions, étirements. Paul Celan crée et recrée les contacts entre les êtres. Un dé nous sépare-t-il du vide ? La vie commence.

Paul Celan s’est-il jeté de la scène du pont Mirabeau ?

Celan s’arrête encore.

La Seine coule toujours après Avril 1970.

Lévi-Strauss, dans le sillage de Rousseau, dit quelque part que l’invention de la mélodie demeure un mystère. Nous ignorons si Paul Celan a percé le mystère de la mélodie ou de la colchique. Mais son oeuvre a touché et touche l’essentiel.

C’est quoi l’essentiel ?

L’essentiel n’est pas de dire oui à l’insupportable.

L’essentiel c’est de dire oui après l’insupportable.

Après Dieu, Paul Celan.
Ses poèmes déchirent les brouillards et ouvre les nuits.
Dire oui après les conflagrations les plus innommables.

L’essentiel : survivre.

Celan n’arrête pas de survivre.

Etudiant à Paris, en 1950, Paul Celan est âgé de 30 ans. Il travaille sur Kafka. Le projet avorte. Qu’importe le désaccord avec le professeur, directeur du mémoire. Paul Celan, étoile de nos jours, la tête dans les mains, accroché à son bureau « avec les dents » (Journal de Kafka), médite les phrases de la fin du Procès qui résonnent : « La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. »
« Comme un chien ! Comme si la honte dût lui survivre… »

L’essentiel est bien là, par delà toute logique du sens et du non-sens.

La raison ne résiste pas à Une vie.

Une vie timide, pudique, honteuse de quelque ON, nous, survivant.

En attendant, rien.

Rien que le tact poétique.

Qui dit tout.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir. A ton encontre.

Avec Celan, ne pas comprendre.

Celan n’arrête pas de balbutier.

Oui c’est un barbare. Bar…bar…

Quand cesserons-nous de supprimer les commencements ?

Il est temps de commencer à faire du bruit.

Il est temps de sortir du chaos.

Il est temps.

Tic, tact.

Didier Bazy.

OUVRAGES CITES
– Paul Celan : Choix de poèmes. Gallimard 1998. trad. Jean-Pierre Lefebvre.
– Georges Steiner : Les logocrates. 10/18. 2005.

20130205-161748.jpg