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culture et démocratie

– A quoi bon résister ?, Didier Bazy, Editorial de la revue semestrielle « La soeur de l’Ange », n°5, Printemps 2007.

A quoi bon résister ?

C’est très simple : il faut résister à tout ce qui fout la mort, à tout ce qui pue la mort. A chaque instant, en tout lieu, il est nécessaire de devenir un vivant sauvage. C’est l’impératif catégorique de notre époque conditionnée par les contrôles puissants et insensibles de l’instrumentalisation généralisée où l’argent comme réponse à tous les problèmes tient une part de moins en moins négligeable.

L’art, la science, la philosophie sont les seuls vecteurs vitaux des actes de résistance authentique. Leur exercice pratique et incessant détient encore les secrets de la générosité et de la fermeté, de la liberté. Si le sauvage résiste tant au dehors de la mort, c’est pour que l’humanité tienne tête aux chocs des haines, des courtes vues, des restrictions et des manipulations pernicieuses.

Résister aux puissances, ces outrecuidances fortes avec les faibles, ces prétentieuses faibles avec les forts, ce n’est ni asservir ni se servir, c’est donner, c’est-à-dire rendre à l’humanité entière sa vie, une si petite vie, une fois pour toutes les fois. Quitte à sacrifier le plus sacré, sa vie, pour qu’une vie continue à vivre. Cela, loin de toute apologie d’un suicide moralisateur, pseudo-vainqueur d’un vain combat. Cela sans stigmatisation d’autrui comme imbécile, je étant autrui. L’artiste, le scientifique et le philosophe passent bien souvent pour de simples idiots ou de purs fous aux yeux des certitudes autoproclamées qui s’ignorent comme telles.

Les résistants cèdent tout. Le vivant se charge du reste. Puissent les bourreaux comprendre qu’ils ne furent que leurs propres victimes. Les artistes, les savants et les philosophes n’ont jamais assassiné le vivant. Les bonnes âmes rétorquent : Burroughs a joué à Guillaume Tell avec sa compagne et l’a plantée, Oppenheimer a contribué à la bombe atomique, Althusser a étranglé sa femme… Dans chacun de ces cas, rien de l’authenticité de l’artiste, du savant et du philosophe n’était au rendez-vous. Il y a des moments dans la vie de l’art, de la science et de la philosophie qui puent la mort et qui foutent la mort. La vie n’abdique pas pour autant. Le religieux peut y trouver son fondement. C’est l’idée de René Girard. Les grands civilisés policés peuvent pourfendre les sauvages et les sauvageons. La dialectique historique n’est qu’un moment, n’est qu’un outil intellectuel, qui se laisse toujours déborder par le mouvement.

Le vivant sauvage ? C’est l’Indien d’Amérique. Il a résisté. Il a bougé. Il s’est rendu. Y’en a plus. Pas de pitié, pas de nostalgie. De la tristesse tout de même. Jeune homme, qui veux-tu devenir ? Le Dernier des Mohicans ou le Président des Etats-Unis ?

Toute résistance est incertaine, aléatoire, dubitative, méthodiquement modeste et humble.

La plus cruelle des critiques patine d’or fin l’oeuf de toute résistance en la taxant du vernis de posture esthétique, de repli sur soi, de non-action, de passivité égoïste, de refuge et de fuite… L’acte de résistance serait éloigné du réel. L’artiste inventerait des mondes imaginaires, le savant étourdi par les étoiles tomberait dans les puits, le philosophe serait inutile. Mais quel est ce réel majoritaire que l’on nous propose, que l’on nous impose, qui nous détermine et nous contrôle ?

Ce réel majoritaire, chacun le connaît, le vit et le subit. Ta vie mon petit c’est l’école, le diplôme et le bureau. Ta vie mon grand c’est les collègues, le téléphone cent fois par jour, et le prozac, à moins que ça t’éclate, pendant un certain temps. L’usine ? Elle est loin l’usine. Délocalisée et mondialisée. Là où les enfants des autres fabriquent les baskets et les ballons de foot des tiens auxquels tu passes toutes leurs volontés dictées par par les grandes marques qui matraquent ta progéniture tous les soirs à la télé, la nuit sur Internet, et leurs oreilles dans leurs mobiles dont tu pirates le code de temps en temps pour vérifier si un pédophile ne traîne pas aux alentours virtuels de son épanouissement personnel qui n’est que le tien reproduit ou que tu n’as pas eu. Tu ne te dis même pas : à quoi bon résister ? Tu t’es déjà rendu. On te fait croire : oui oui t’est fort. Et puis, dans ton dos, qu’est-ce qu’il est con de croire à tout ce qu’on lui dit.

C’est tout ça qui fout la mort et qui pue la mort ! Mais tu t’en fous et tu ne sens rien. Ne reste-t-il rien de toi, de vraiment toi, qui, au fond de toi, se dit, sauvage et seul, loin de tout ça : merde !

Résister, c’est devenir fort contre les forts, c’est devenir faible avec les faibles. En ce sens, résister, c’est se rendre. C’est se rendre tel quel. Et résister c’est ne plus s’arrêter de rendre, de donner, de tout laisser prendre. Jusqu’au bout ! Jusqu’au bout sauf la mort qui arrivera quand elle arrivera. Qu’importe le temps, qu’importe le lieu : tu ne seras pas là. Quand le temps et lieu viendront, ce sera ton heure et ton lieu. Là, ici, nulle part, ailleurs ces messieurs dames viendront avec leurs instruments te grignoter, te pulvériser, t’anéantir. Qu’est-ce qui t’empêchera de leur rire au nez avant de partir ? Supposons le pire du pire : une légion de bourreaux légaux exultant avec leurs dispositifs massifs de tortures psychophysiques industrialisées. Toi, toi seul et abandonné, livré à la plus absolue des douleurs. Eh bien, c’est simple, très simple : tu résisteras et tu te rendras. Et ton âme et ta vie. Dans le meilleur des cas, tu auras vécu debout. Un point c’est tout.

Après ? Tout continuera avec les mêmes conneries dont tu as fait partie et où tu as pris ta part. Y’aura pas de jugement, ni premier, ni dernier. Y’aura pas de jugement : on aura tous le cul dans les étoiles et on y verra que du bleu. Le vert de l’espérance. La résistance contre la permanence. Il y a deux façons de résister au soleil : mettre des lunettes noires ou se mettre à l’ombre. Notre parti est pris : sauvages, nous cherchons l’ombre et les arbres en attendant que des messieurs à lunettes sombres nous mettent à l’ombre.

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Sorokine (waiting for 23 000)

23 000
roman
traduit du russe par Bernard Kreise en librairie le 18 avril 2013

23 000 est le dernier volume de la Trilogie de La
Glace, mais peut être lu indépendamment des deux
premiers. La Confrérie de la Lumière a maintenant étendu son pouvoir dans le monde entier et organisé un business autour des marteaux de glace. Proche du but de sa quête, cette secte capture le petit garçon apparu à la fin de La Glace, l’un des derniers «23 000» membres qui doivent former le cercle qui se dissoudra pour retrouver «la Lumière originelle». De Moscou à New York, passant par Israël ou Hongkong, ce roman au suspens remarquable alterne les moments d’action dignes d’un thriller et des plages mystiques empreintes d’un grand souffle poétique.
Vladimir Sorokine réaffirme dans 23 000 sa vision iconoclaste de l’histoire de son pays et du pouvoir actuel. Styliste au talent époustouflant, il dynamite le roman russe contemporain et veut «affranchir l’art de l’idéologie, rendre à la littérature sa valeur purement esthétique et lever les tabous qui prohibaient le vulgaire.»

Vladimir Sorokine vit à Moscou. Les Éditions de l’Olivier ont publié : La Glace (2005), Le Lard bleu (2007), Journée d’un opritchnik (2008), La Voie de Bro (2010), Le Kremlin en sucre (2011).

la poucette optimiste de Michel Serres

Petite Poucette
Michel Serres
Le Pommier, 2012
84 pages 9,50 euros €
?

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La véritable autorité est celle qui grandit l’autre.
Le mot « auteur » dérive de cette autorité-là.
Et si mon livre est bon, il vous augmente.
Un bon auteur augmente son lecteur.
Michel Serres

D’une couverture et d’un clin d’oeil à Michel Ange.
Au plafond de la Sixtine, on suppose Dieu situé un peu plus haut qu’Adam.
Déjà, le doigt joue son rôle.

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Sur la couverture de Petite Poucette de Michel Serres, l’index divin est préservé. Mais la main de l’homme n’est-elle pas plus haute en image ?

Le ton est donné.
Kant nous a appris que l’homme est créateur de son propre monde. Michel Serres nous apprend non seulement que c’est fait mais que ce monde créé par l’homme déjà dépasse et déborde l’homme. Pour Michel Ange l’homme était le bout de Dieu. Aujourd’hui, Dieu est au bout du doigt de l’homme. Le monde est au bout du doigt. Le monde est au bout de deux petits pouces qui gigotent sur une tablette tactile, active et réactive, branchée en rhizomes sur le réseau des réseaux, grâce à la fée électricité et la sorcière silice polluante – à ce que certains soutiennent.

Plus que le mot-clé, moins que le fil rouge, la double hélice du court et intense essai de M. Serres, est conceptualisée par la sérendipité. Le mot vient d’un conte persan : Voyages et aventures des trois princes de Serendip…

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l’auteur :
Michel Serres, philosophe français né en 1930, membre de l’Académie Française. What else