Péguy internel (selon Michel Host)

péguy

 

Pour la rubrique « Les Livres » /

Écrit par Michel Host / au 14 Novembre 2019

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PÉGUY INTERNEL

Éditions de Londres /67 pp. /2019 / 10 € (édition papier)

Avant-propos de Michel Péguy / Préface de Sophie Galabru / Couverture : Dessin original de Hubert Munier.

Éditions de Londres / 11, Barnfield road, London W5 1QU. Cette maison édite aussi des livres numériques. / http://www.editions delondres.com

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« C’est la tiédeur, la faveur, la quiétude et la moiteur des complaisances qui est pernicieuse. »

« Il faut se méfier de ceux qui ont couché avec tout le monde. »

« L’humanité n’est pas faite afin de réaliser le socialisme, c’est nous au contraire qui faisons le socialisme afin de réaliser l’humanité. »

Charles Péguy

ÉTERNITÉ DE PÉGUY

En nous livrant un Péguy « internel », Didier Bazy fait œuvre de salubrité publique. S’il est (et « il est » bel et bien !) un écrivain qui jamais parla vrai, non dans des langages hérités, cousus Sorbonne, made in presbytère, estampillés pensée dominante ou catéchisme politique, ce fut et reste Charles Péguy, né en 1873, tombé le 5 septembre 1914, à Villeroy (*) d’une balle reçue en plein front, alors qu’il chargeait l’adversaire à la tête de son bataillon. Son langage était une parole, non pas prêcheuse, ou teintée d’un patriotisme de circonstance, mais la sienne, rien que la sienne. Quoi de plus efficace qu’une balle ou un éclat d’obus pour éteindre une parole… Mais la vérité, portée par les mots et la beauté de la langue, est une eau sans cesse résurgente, à travers les espaces et les temps.

Elle reparaît ici, nullement par hasard, et aujourd’hui que la parole publique est devenue mensonge et tromperie systématiques, abus de confiance, éléments de langage (!?) et honteuse dérision du peuple de ce pays. Peuple que cinq républiques ont traîné sur les bancs de l’école pour ensuite le traiter en enfant idiot, l’enfermer dans les prisons des promesses non tenues, l’illusion des images, avec cette certitude dominatrice des bourgeois que sa bêtise d’essence populaire fera qu’il entendra et verra tout ce qu’on lui fera voir et entendre sans comprendre quels pièges on lui tend.

Péguy ne sera jamais ce bourgeois condescendant, aujourd’hui de moins en moins cultivé et de plus en plus fortuné. Il restera « peuple », en effet, petit-fils d’une grand-mère « paysanne » analphabète et « qui première [lui] enseigna / le langage français. », d’une mère rempailleuse, d’un père menuisier trop tôt disparu. Entré à l’École normale supérieure, ami de philosophes tels Bergson et d’autres intellectuels de son temps, il démontrera son intelligence aiguë en même temps que l’extrême indépendance d’un esprit peu enclin aux compromissions de tous ordres.

Il faut avouer que du socialisme que défendait Péguy, celui de Jaurès (un Jaurès qu’il ne suivra pas toujours), il ne reste à peu près rien. La plupart des responsables socialistes se sont exonérés de leurs convictions. Qu’en faire d’ailleurs aux heures de la mondialisation, du libre échange et de l’enrichissement programmé des plus riches ? Aujourd’hui, le socialiste prévoyant se fait député ou ministre, se réfugie dans le ventre chaud et mou d’un parti présidentiel mi-chèvre mi-chou, il y tisse sa pelote (l’appartement dans un immeuble haussmannien étant le minimum espéré) dans la crainte cependant que le peuple se rappelle à son souvenir par quelques « sorties » de Gilets Jaunes, des violences inconvenantes ou d’insupportables grèves. Il ne peut plus de rendre à Bordeaux, au-delà de la ligne de démarcation, comme c’était du plus grand chic autrefois. Lui laissera-t-on le temps nécessaire à son enrichissement personnel, et où fuira-t-il ailleurs s’il doit trouver refuge loin du peuple et des juges ? Péguy, s’il vivait aujourd’hui, n’aurait pas eu à changer une virgule à sa critique du socialisme.

Il a pu arriver qu’à d’autres périodes de notre vie nous ayons lu Péguy. Ou du Péguy. Nous aurons été enthousiasmés, ou lassés par les particularités de son style et la mobilité de sa pensée dans les domaines les plus divers : être tout ensemble poète, patriote (notion fort dévaluée en 2019), chrétien, nationaliste, dreyfusard et socialiste libertaire n’était pas et n’est toujours pas facile à conceptualiser. On l’aura donc suivi ou abandonné. Sophie Galabru, l’excellente préfacière du livre, désigne le ressort de cette mobilité : « Le temps n’est humain que lorsqu’il est vécu au rythme de nos engagements et de nos plus vives émotions, nous rendant ainsi capables de changements inédits. » À juste titre, Didier Bazy nous expose un Péguy essentiel, non pas réduit, mais mis en lumière par la précision des contours dont il cerne sa réflexion et son portrait de l’homme Péguy. Michel Péguy, petit-fils de Charles, dans un bref avant-propos, souligne l’intérêt de la construction du livre : en italique, les citations de l’auteur de Notre jeunesse ; en caractères romains, non pour les commentaires, moins encore les explications qu’apporterait Didier Bazy, mais les prolongements, l’écho et les échos qu’il donne à cette parole toujours dictée par la passion du sentiment et de l’intelligence des choses. Un édifice sans ombres, clairement ouvert sur le dedans et le dehors, dans l’éclat du Temps : « l’internel ! »

Le propos d’ensemble n’est pas biographique, quoiqu’il suive les grands axes de la brève existence de Charles. Il sait le peuple, le reconnaît et se reconnaît d’abord en lui : « Je ne suis nullement l’intellectuel / qui descend du peuple. / Je suis peuple, / Je cause avec l’homme du peuple, /de pair à compagnon, sans aucune arrière-pensée. / Il n’est pas mon élève, / Je ne suis pas son maître… / Je communique avec lui, / Je travaille avec lui… » S’il voit dans la bourgeoisie la futilité du modernisme, parfois du « progrès », il ne l’accable ni de sarcasmes ni de condamnations. Issu d’une famille très modeste, il remercie en elle le peuple qui n’a pas entravé sa marche vers la connaissance et le développement de ses capacités intellectuelle : « À vous qui ne m’avez jamais empêché d’écrire. ». De ses maîtres notamment, de l’école primaire (M. Naudy) à l’E.N.S. (Bergson, Lucien Herr…) il dit en homme de vérité et d’honnêteté, ce qu’il leur doit, de même qu’aux grands écrivains (dont V. Hugo) qui l’ont aidé à former son esprit. L’ingratitude et la suffisance qui l’accompagne d’ordinaire ne sont pas son fort.

C’est encore au milieu du peuple, à Orléans, lors des processions annuelles célébrant Jeanne d’Arc, que s’enracine en lui la foi catholique. Une foi que le socialisme ne réussira pas à éteindre. Et Jeanne la Pucelle sera son héroïne de cœur, l’une des sources vives de son inspiration poétique. Didier Bazy nous rappelle que l’Évêque d’Orléans, les députés radicaux, à la fin du siècle, défilaient ensemble, en compagnie des pompiers et sans doute de quelques « corps » républicains… « Ici, « tout est pur, tout est jeune.  » Admirable sensibilité du jeune Péguy ; admirable franchise aussi : l’apprentissage de l’écriture lui sera difficile, comme au paysan de labourer la terre.

Très vite ii reconnaît le rôle déterminant et pacificateur de la laïcité, très vite il sait lier ensemble sa foi chrétienne, le socialisme de combat (son idéal de la Cité Harmonieuse) (**), la République − « … elle fut l’une des deux puretés de notre enfance. » − et un patriotisme fondamental. On vous vilipenderait aujourd’hui pour une pareille liberté de la pensée et de l’être… Dix fois on vous qualifierait de traître, et on vous ferait taire. Les progrès du vivre-ensemble et de la tolérance se sont changés en obscure régression et pensée unique. Il se fera philosophe, soit « soldat de la vérité », selon la belle formule de Didier Bazy, celui qui, tel Socrate, « remet à chaque instant tout en question ».

Ce chemin le conduira droit aux tâches de l’édition, lui « Péguy, socialiste sans système, Péguy, chrétien sans Église. » (D. Bazy). C’est l’étroite et fameuse librairie de la rue de la Sorbonne, la construction gigantesque des Cahiers de la Quinzaine ! Sa résistance est à la fois dans ses Jeanne d’Arc successives et dans son choix d’être dreyfusard pour l’établissement de la vérité.

« Voici que je m’en vais en des pays nouveaux : / Le ferai la bataille et passerai les fleuves ; / Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux, / Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves. »

Pour Les Cahiers, ils dévorent son temps et son énergie sans faire sa fortune. Il se voit « répétiteur » de vérités, représentant de vingt métiers qui ne censure jamais les auteurs qui le suivent dans sa revue et ne sont pas des moindres. A force d’énoncer les vérités que l’intolérance refuse, il se fâche avec à peu près tout le monde. Vie difficile. Les menaces d’une invasion allemande accentuent ses souhaits de résistance contre la pensée socialiste pacifiste de l’époque. La « patrie », et donc le patriotisme, il les voit dans le peuple, non dans l’esprit guerrier dont néanmoins il est parfois indispensable de se revêtir : « Il ne dépend pas de nous que l’événement se déclenche ; mais il dépend de nous de faire notre devoir. »Une pareille déclaration ferait qu’on vous rirait au nez de nos jours. On ne peut s’empêcher de bondir dans le temps, de penser à 1933, à la prise du pouvoir par Hitler, à la lâcheté des grandes nations européennes… Difficulté de maintenir « à flot » les Cahiers… Ne pas choisir « entre le socialisme anti-clérical et le cléricalisme anti-républicain ». C’est sa ligne de pensée et de conduite. On comprend qu’il soit des grands incompris de son temps.

Clairière d’un étrange clair-obscur s’introduisant dans son existence de « libraire » ? Il est troublé par « un cas de conscience grave ». Il éprouve un sentiment pour la belle Blanche Raphaël, qui hante régulièrement sa librairie. « Adultère cérébral » pense-t-il ! Il se fait aider aussitôt. Il ne peut « (renier) un atome de (son) passé. » Un homme comme lui ne peut descendre. La plupart des hommes d’aujourd’hui croiraient se rehausser en cédant à une tentation si ordinaire. Péguy est tout entier loyauté.

Son Mystère de la charité de Jeanne d’Arc éveillera quelques échos favorables. Son œuvre s’achève avec sa mort au front. Il a ce mot admirable : « Je suis demeuré le même homme, mais de la même manière qu’un arbre pourvu de ses feuilles est semblable à son propre squelette d’hiver. »

Didier Bazy ferme son beau livre sur le Péguy-philosophe, se reconnaissant comme tel contre un modernisme systématique et orgueilleux. Qui nierait cette évidence : « C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste. » Ce qui définit sans doute le mieux Péguy, c’est une fidélité sans faille à lui-même, à ses engagements et à ses combats. Nul besoin d’une conclusion et Didier Bazy s’en garde avec soin, car conclure, ce serait réduire cet homme qui inclut et va son chemin. Il lui laisse le dernier mot : « Partir, marcher droit, arriver quelque part. Arriver ailleurs plutôt que de na pas arriver. Arriver où on n’allait pas plutôt que de ne pas arriver. Avant tout arriver. Et la plus grande erreur c’est encore « d’errer « .

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(*) en Seine-et-Marne, à la veille de la bataille de la Marne.

(**) Quels liens avec la Cité de Dieu, de saint-Augustin ?

Michel Host – Le 14 / XI / 2019

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Note biobibliographique succincte

Didier Bazy vit en terres de Beaujolais. Il a été professeur de philosophie. Mais aussi maire de sa commune. Il se consacre aujourd’hui à l’écriture, avec une prédilection pour les essais et la poésie.

Derniers ouvrages publiés :

  • Savants, qui êtes-vous ? (2017) Ed. Bulles de Savon – Diffusion : Flammarion

  • Léon Blum. L’esthète de la politique. Ed. de Londres –  (2018)- Préface d’Antoine Malamoud.

  • Les dessous de Clochemerle, essai sur Gabreil Chevallier. (2019) 

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Fin du document « Péguy internel » 

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