La publication du Journal de #Thoreau le rend plus fort 

Publié le

Thoreau 

Journal

Sélection de Michel Granger
Traduction de Brice Matthieussent

Le mot et le reste Editions 2014
648p. 28€

Un autre Thoreau. Thoreau intime. Thoreau extime. Il était grand temps de sortir le Journal de
Thoreau de sa « quasi-obscurité ». Michel Granger a tranché dans les 7000 pages du journal de
Thoreau. Avant de choisir, il faut arpenter le champ de l’écriture d’une vie, le travail d’une vie.
Saluons la ténacité, la patience, la passion raisonnée et la science de l’homme du choix. Ici, c’est
un travail de jardinier respectueux des règles mêmes de la nature de son objet monumental. Qui
lirait un journal de 7000 pages s’étalant sur près de 25 ans ?

Thoreau (1817-1862) est mort « jeune » (au regard de notre époque et de nos lieux). C’est dire le
temps pris sur une vie pour l’écriture. Il prenait du temps pour marcher, pour contempler et pour
« gagner sa vie honnêtement ».
Une telle quantité de pages recèlent inévitablement de la qualité. De quoi s’agit-il ?

Walden a rendu Thoreau célèbre. Les grands livres jettent de l’ombre sur l’autre partie de l’oeuvre,
de l’oeuvre en train de se faire, au jour le jour, et Thoreau vivait et pensait dans l’instant éternel et
l’éternité de l’instant. Si on rappelle l’évidence que chacun vit aussi dans son époque, alors l’éclair
surgit. L’époque de Thoreau est l’essor du machinisme et le début de son envahissement. Et
Thoreau a payé le prix de l’expression de sa résistance à cette idéologie. De plus, le gouvernement
civil qu’il a affronté et subi a induit une censure de extérieure qui produit des censures intérieures
quand il s’agit de faire une conférence publique ou d’éditer un ouvrage. Et Thoreau fut obligé, on
le sait, de camoufler ses pensées profondes, avec mille subtilités et art de la dissimulation. A quoi
bon (se) mentir quand on dialogue avec soi-même ? Dans ce journal intime, on trouve un Thoreau
libéré du dehors : le message se passe de camouflage. Plus intensément authentique, plus
singulièrement sincère, au plus près de Thoreau. Quel est le résultat de cette sélection perlière ?

1841 : Un livre vraiment bon s’attire très peu de faveur.
1851 : La civilité et les bonnes dispositions gâchent la plupart des hommes.
1854 : Nous devrions nous demander chaque semaine : notre vie est-elle assez innocente ?
Traitons-nous de
manière inhumaine l’homme ou l’animal, en pensée ou en acte ? Pour être sereins
et réussir, nous ne devons faire qu’un avec l’univers. La moindre blessure inutile consciemment
infligée à n’importe quelle créature équivaut à un suicide. Quelle paix – ou quelle vie – doit être
celle du meurtrier ?
L’inhumanité de la science m’inquiète, ainsi quand je suis tenté de tuer un serpent rare afin de
pouvoir en déterminer l’espèce. J’ai le sentiment qu’on n’acquiert pas ainsi le vrai savoir.

Etc.
(si on en veut encore, on peut acheter le livre)

M. Granger le dit clairement : « C’est donc en secret que Thoreau a laissé s’exprimer une voix
discordante – résistance à la technique, au capitalisme industriel, à la mode… au progrès, à la
presse et aux conformismes…Parce qu’il s’adresse à lui-même, Thoreau peut s’exprimer avec une
vigueur mordante contre les aspects fondamentaux de la civilisation des Etats-unis au milieu du
XIX° siècle, ce qu’un éditeur de l’époque aurait difficilement toléré… Penseur libre, il s’attaque
sans ménagement à une Amérique qui ne pense guère mais qui pratique la religion de façon
ostentatoire…

 


Il s’oppose à la marchandisation, au fait que tout a un prix…

Il fait l’éloge de la lenteur et, s’appuyant sur le modèle ancien des « commons », terrains
utilisables par tous, il envisage la nécessité d’une gestion
commune des ressources et des
sites naturels. »


Il faut le marteler. Thoreau est complexe, multiple, paradoxal. Mais cela ne suffit pas. Thoreau
n’est pas réductible à une seule détermination. Il déborde, exprime et intensifie dans son Journal la
plupart des vecteurs de compréhension et de résistance à notre monde d’aujourd’hui en ce qu’il a de
plus terrifiant, de plus contrôlant, de plus envahissant. Contre cet envahissement du contrôle, les
salutaires disséminations de ces pages choisies. Si la cabane de Walden était indispensable au
recul, le retour à la ville n’était pas moins nécessaire. L’isolement seul est isolation. La vie est
retour et changement, passage, exigence d’harmonie avec ce monde-ci qui est le nôtre. Les
catastrophes « naturelles » nous suffisent. N’en rajoutons pas. Et ne nous faites pas croire que les
catastrophes artificielles sont naturelles.

Didier Bazy 

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