l’art aux sources du protestantisme (« La cène », de Pieter Coecke d’Alost. 1528)

Publié le Mis à jour le

Le testament des ombres

Séraphin & Laupretre

Hermann, 2013, 350p, 45€

testament des ombres

Le testament des ombres est avant tout une belle réussite d’éditeur. Un beau livre d’art, magnifiquement illustré, original et singulier. Il plaira aux amateurs d’énigmes et servira sans doute des développements savants à venir.

De quoi s’agit-il ? D’un tableau. Un tableau de 1528 : « La cène », de Pieter Coeck d’Alost, 1528, huile sur bois, (65 cm x 80 cm, collection privée).

Le testament des ombres

(droits réservés- image privée)

Peintre flamand, Pieter Coecke Van Aelst est le maître de Brueghel l’Ancien (et son beau-père). Mais il représente plus que cela. A l’instar de nombre d’artistes de son temps, il a un penchant discret pour les nouvelles idées de la Réforme et de son chantre Luther.

Luther, on le sait, désigne Rome et ses dérives fastueuses et politiciennes comme la nouvelle Babylone et préconise un retour aux textes bibliques originaux. Plus de sincérité et de vérité ne peuvent qu’emporter l’adhésion des artistes authentiques. Mais il convient d’être discret sous peine d’être brûlé vif comme hérétique ou sorcier…

De nouveaux mondes commencent à être colonisés de façon systématique. Découvertes et cartographies à l’orée du XVI° siècle en témoignent. C’est le début de la « mondialisation » moderne. C’est le commencement de la grande « territorialisation ».

Les esprits éclairés doivent avancer masqués. Ce sera une devise de Descartes : larvatus prodeo. Pieter Coecke, comme d’autres, avancera masqué et exprimera son art au travers de codes qui restent encore à comprendre. Ce fut l’entreprise de deux amateurs passionnés il y a quelque temps.

Cette Cène de 1528 de Pieter Coecke est une propriété privée qui fut exposée à la Pinacothèque. Les passionnés mèneront l’enquête qui débouchera sur une belle édition chez Hermann.

Les « Cènes » représentent généralement les douze apôtres. Ici, la cène n’est pas la cène classique. C’est une véritable mise en scène de la réforme protestante… Et les apôtres ne sont pas les apôtres même s’ils en arborent quelques aspects pour la forme : la Réforme contre la forme.

Quelques pistes qui n’épuisent ni l’enquête ni les analyses de demain.

 

Douze apôtres pour treize personnages. Sans s’arrêter sur la symbolique du chiffre 13, qui est de trop ? Le « serviteur » d’extrême gauche ? Nenni prétendent les « passionnés ». Le porteur d’eau, bon sang mais c’est bien sûr, Paul ! C’est d’ailleurs « confirmé » par le système infra-rouge OSIRIS… « Coecke a crayonné le nom même de Paul le long de la jambe droite du serviteur »(p91)

Après le porteur d’eau, l’échanson. Mais quel est donc ce dos dont on ne voit pas la tête ? Tête dont le cou est barré d’un trait comme si un coiffeur bourreau avait préparé une décapitation prochaine. Solution : Jean-Baptiste !

Voilà pour l’eau à la bouche. Pour le vin, la transmutation et la transsubstantiation, il faut suivre les indices que traquent les passionnés, alchimistes de l’image et du symbole…

Chaque personnage est décortiqué au profit de l’hypothèse passionnante et prenante. A l’exception, trop vite expédiée, du beau jeune Jean « que Jésus aimait » : il ne bénéficie que de quatre lignes et demi…

Les autres personnages exprimeraient les premières figures religieuses ou historiques du protestantisme, protecteurs ou sympathisants : Mélanchton, Aurélius Augustinus, Frédéric le sage, Zwingli, Eck, etc.

Jésus apparemment « central » passe à la trappe de la traque d’Osiris. Judas ? Une anamorphose en diable le désigne du doigt…

Luther est le personnage principal de la mise en scène. A l’extrême droite du Christ, à la gauche du tableau, il boude la cène. Ni pain ni vin. Pour Martin, seule la foi sauve, le reste n’est que peinture, tape à l’oeil. Luther l’excommunié fait la moue. Mais c’est par l’amour de la Grâce !

Icône et rayon X à l’appui, la cène sort de la crypte. Les ombres témoignent d’une nouvelle ère. Le testament des ombres recèle encore bien des mystères. Et ce livre n’est que la première pierre de travaux à venir, de passionnés ou d’universitaires, dont il conviendra d’attendre les lumières. Dans l’intervalle, on ne saurait trop souligner l’humour des artistes – et de Coecke en particulier – humour du mélange des genres et éternellement provocateur du sens et des sens.

 

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