Blanche et Charles ( Péguy ) – incipit

Publié le Mis à jour le

Blanche et Charles

Orsay-Paris. Il se rapproche d’elle. Les cahots du train battent au creux de son coeur. Charles ne les entend plus, il les sent à l’intérieur. Il sait bien qu’ils viennent du dehors, que le roulis et le tangage sont des phénomènes très mécaniques, qu’ils bercent les ouvriers somnolents et qu’ils endorment les plus harassés par le labeur. Parfois, ils manquent leur destination et perdent du temps supplémentaire dans un hypothétique train de retour. Charles aime ces travailleurs. Il est comme eux. Mais eux ne sont pas comme lui. Il est indépendant. Il n’a pas dormi cette nuit. Sa tête était dans son coeur. Son coeur exténué résonne encore le choc sec du métal des rails et des roues. Il bat avec eux. Il hoquète la cadence du train de banlieue. Il ne pense qu’à elle. La nuit, elle l’empêche de dormir. Elle qui ne sait pas que le coeur de Charles ne pulse désormais que pour elle. Que ce coeur ne vit plus pour lui. Que son coeur n’a que quelques rails sur lesquels il roule des baguettes de tambour lugubre. Elle qui ne sait pas que ce coeur ne sent que par elle. Elle ne sait pas que son coeur n’est plus qu’un bruit de machine. Elle ne peut rien savoir de ce coeur ébloui. Le coeur de Charles est bloqué, ligoté, garroté. Charles manque soudain de souffle. Il ouvre son vieux cartable d’étudiant, en sort quelques enveloppes imprimées pour la correspondance des cahiers. Une dame presbyte lève de gros yeux au-dessus de ses lunettes. Elle n’a pas bougé. Charles voit bien qu’elle le voit. Qu’importe. Muni d’une mine, il griffonne à la hâte : coeur internel. Il respire à nouveau. Puis, il range les enveloppes, un sourire imperceptible derrière sa barbe. Les mots d’un poème à venir flottent sur les brumes de son cerveau inchoatif :

C’est un auteur plus fort
Que nos grands hommes
Et un auteur moins mort
Que nous ne sommes

O coeur la route est longue
Qui va devant
Tu es sourd comme un gong
O décevant

Tu t’avances toi seul
O blanc vêtu
Debout dans ton linceul
Ceint de vertu

Blanche s’est réveillée tôt. Elle relit un passage de Hamlet en buvant du thé au lait. Le fantôme parle :

Oui, cette brute incestueuse, adultère, par la magie de son esprit, par des dons perfides (ô damnable esprit, damnables dons, qui ont le pouvoir de séduire ainsi!) gagna à sa honteuse convoitise la volonté de ma reine, si vertueuse en apparence.

Tout à l’heure, la plume en main, elle concentrera toute son attention sur l’explication détaillée du passage. Peu de jeunes femmes au milieu du petit groupe d’étudiants en Sorbonne préparent le concours de l’agrégation d’anglais. Dans l’après-midi, elle se rendra à la boutique des cahiers de la quinzaine. Elle n’est pas très loin. C’est la première fois. En ce mois d’Octobre 1901, Charles vient de s’installer. Elle a reçu une lettre l’informant, dans ce style si inimitable qu’elle pourrait s’épargner la lecture de la signature sur laquelle pourtant elle s’est attardée en souriant. Dans la cour d’honneur, elle sort de son baise-en-ville l’enveloppe et vérifie l’adresse : 8 rue de la Sorbonne. A-t-il choisi cette adresse à cause de son prestige ou de son aspect pratique ?

– Ma chère Blanche, vous n’êtes pas femme à vous poser ce genre de question !
– Et pourquoi donc ?

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