Charles Péguy, tué à l’ennemi

Publié le

Tué à l’ennemi

La dernière guerre de Charles Péguy
récit
Michel Laval
Calmann-Lévy, 2013, 430p, 22€

Homme inalphabet
Toi qui ne sait
Ni lire ni écrire
Ni le A ni le B

Homme de l’immense
Masse tu le sais
L’internité te pense
Et te pousse à la paix

Homme bien ordinaire
Tu pars vers la guerre
Le cou dans la boue
Tu tombes et meurt debout

3 500 000 Français reçoivent le 1er Août 1914 leur feuille de route vers la mort.
Péguy est là, au milieu d’eux, avec eux, comme eux, comme Eux, lui.

Quelques années plus tard : 1 300 000 Morts pour la France.
Péguy est là, au milieu d’eux, avec eux, comme eux, comme Eux, lui.

Et puis les gueules cassées, et puis les estropiés, et puis les veuves, et puis les orphelins.
Le premier Horizon des enfants gâtés des 30 glorieuses (l’autre Horizon s’appelle Innommable) .

Un mois après la mobilisation générale, le 5 Septembre 1914, le Lieutenant Péguy reste debout face à la mitraille : il vient d’ordonner à ses soldats de se baisser. Péguy, l’honneur de la piétaille, est touché et meurt. Il a 41 ans. Il a 41 ans et il a (il est) Une Oeuvre. Immense et singulière. Inclassable Péguy. Incasable Péguy. Péguy est Péguy. Péguy et Péguy. Très peu de créateurs s’identifie à ce point leur œuvre : ils sont les génies de l’art. Vie = œuvre. Oeuvre = vie.

Péguy est né Peuple. Il meurt Peuple. « Tué à l’ennemi » narre par le menu les quatre premières semaines de la Grande Guerre, les quatre dernières de Charles Péguy, du 276e régiment d’Infanterie de Réserve. Comme des centaines de milliers de soldats, il marche la nuit, des kilos sur le dos, sous la pluie, dans la chaleur. Péguy l’avait écrit des années auparavant : « … Je n’aurai jamais cette pointe aristocratique et bourgeoise, ce point, cette pointe uniponctuée… Je sais très bien la baïonnette, au contraire, parce qu’elle est triangulaire, quadrangulaire, parce qu’elle est au bout d’un fusil. Ça c’est une arme. Et je me serais si bien battu avec des armes du XV° siècle. Ces armes étaient des outils…(…)… Les armes étaient des faux emmanchées. Un ouvrier valait un hommes d’armes. Un homme valait un homme (…) Un homme pesait un homme. »

Péguy est encore l’homme de la Souveraineté (et de la Discipline). A l’heure du Contrôle, on comprend bien qu’on ne peut plus comprendre, que les malentendus et les récupérations nauséabondes au sujet de sa vie et de son œuvre travestissent, opacifient et empêchent la lecture-contact du texte et de la lettre. La plus sérieuse étude « litteraliste » – toute juste soit-elle – ne rendra pas compte de ce que chacun peut éprouver au contact de Péguy : une force, une énergie, une puissance contradictoire.

Romain Rolland, ce géant, ne s’y est pas trompé :

« Je ne puis plus rien lire après Péguy. Tout le reste est littérature. Comme les plus grands d’aujourd’hui sonnent creux auprès de lui! Il est la force la plus géniale de la littérature européenne… »

Inutile de lire des livres sur Péguy ? On ne s’attardera pas trop. On lira vite les 400 pages de Michel Laval. Et, plus vite, on se replongera dans Péguy : « Une grande philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude, qui ouvre un ébranlement. Une grande philosophie n’est pas celle qui est invincible en raisonnements. Ce n’est même pas celle qui une fois, une certaine fois, a vaincu. C’est celle qui, une fois, s’est battue. »

Se battre sans vaincre et toucher la gloire : Péguy contre Corneille ? Péguy avec Hugo. Péguy avec Bergson. Péguy avec Lévinas. Péguy avec Jabès. Péguy avec Blanchot. Péguy avec Deleuze.

Péguy, au milieu de nous ? Foucault a déclaré Péguy fou. Mystère. Ce pouvait être, aussi, un compliment.

« Rien n’est mystérieux, dit-elle, comme ces points de conversion profonds, comme ces bouleversements, comme ces renouvellements, comme ces recommencements profonds. C’est le secret même de l’événement. On s’acharnait après ce problème. Et on n’arrivait à rien. El on en devenait fou. Et ce qui est pire comme un vulgaire Lanson on en devenait aigre. Et ce qui est pire on en devenait vieux. Et puis tout d’un coup il n’y a rien eu et on est dans un nouveau peuple, dans un nouveau monde, dans un nouvel homme. »
(Péguy. Clio. p 269)

20130712-115735.jpg

20130712-115800.jpg

20130712-115936.jpg

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s