Roman à paraître : L’eau douce (extrait), Thierry Maré

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Avec le temps, l’exploration devient habitude. Rien de plus ardu pour la conscience ― c’est pourquoi peut-être on s’y plonge. Le soir, nous accueillant, Lucette a le contentement las des femmes qui ont travaillé. Je n’ai plus de savon, dit-elle, pour la lessive.
Allons au comptoir d’épicerie, propose mon fils en claquant la langue. On passera la soirée, on boira des coups. Il faut se distraire, de temps en temps. Allez-y sans moi, dit Lucette. Mon fils essaie de la convaincre à bras ouverts, bras refermés. Une discussion chuchotée s’engage. Lucette reste intraitable, je ne sais pas pourquoi. Il me semble qu’elle aime de moins en moins le monde, quoi qu’on entende par là. Pour ma part, j’aimerais mieux n’aller nulle part, mais je sais qu’il ne faut pas le dire.
Rester ici, couché, dormir, même en sachant que le sommeil ne viendra pas ; rêver peut-être à tout ce qui ne vient pas… La bière, le monde et les maquereaux au vin blanc, je peux m’en passer, je crois. Je sais qu’il ne faut pas le dire. Si je donne un avis, ils vont faire le contraire, exprès. Mieux vaut donc garder le silence. C’est aussi ce qui fatigue le moins.
Lucette échappe à l’étreinte de mon fils, lui caresse la joue, dit : Bon, d’accord ! sur le ton d’une maman cédant à des caprices. J’ai le sentiment d’une trahison mais c’est le silence qui m’a trahi. Allons-y, dit Lucette, mais on ne restera pas longtemps. J’ai lissé ma chemise avec les mains, brossé mes manches, frotté mes dents. Pour le pantalon, rien à faire et, quant aux chaussures, toujours rien à dire !
Aucun vélo n’est rangé devant le comptoir d’épicerie. Sous le rideau de fer, comme toujours à moitié baissé, pas un bruit, presque pas : que du noir. Lucette traîne le pas, s’arrête et nous la dépassons. Mon fils m’adresse un coup d’œil surpris. Surpris n’est pas le mot. Je n’ai pas le temps d’en chercher un meilleur. Plusieurs adjectifs qualificatifs s’insinuent spontanément sous ma langue : ennuyé par exemple, alarmé, confus ou troublé, tous issus d’un verbe, écartelés en direction d’un nom commun. Pour sa justification, chacun de ces termes exigerait d’être expliqué : or je n’ai pas envie de m’embarquer dans des développements dont ni vous ni moi n’aurions l’usage. Ma seule envie est de regagner mon lit, ou ce qui en tient lieu, mais celle qui me tient lieu de belle-fille colle à mes talons, interdisant la retraite.


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