Deleuze / de Cuses

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Avertissement : Ce texte présuppose une lecture préalable de Deleuze. Nous pensons cependant que les non-philosophes y trouveront leur compte. Il n’est pas indispensable de lire tout Saint-Augustin pour croire en la vie.

Une telle tentative de rapprochement aurait bien fait rire Deleuze. Nicolas et Gilles, de Cuses et De Leuze ? Là nous tombons dans l’alchimie du verbe. C’est une voie possible. Elle n’est pas la nôtre. Ce qui importe à Deleuze, souvent, c’est le ET ET, les conjonctions inédites, les rapprochements inouïs. Et Et – il faut bégayer – oui oui. C’est dans l’entre deux ( et 3, 4 etc.) que se forgent les mots-valises, s’inventent les concepts, surgissent les percepts. Dans l’Entre et pas dans l’Antre. La caverne est une prison. Ne volons pas trop haut. Caressons les surfaces. Au milieu pousse l’herbe : prendre donc ce qui vient (et peut ne pas venir) par le milieu. Voilà une démarche bien naturelle (et pas du tout naturaliste). Devenir un peu végétal pour mieux comprendre l’herbe, avoir la main verte c’est autre chose que d’élaborer un herbier. Les classifications deviennent d’autant plus authentiques qu’elles suivent l’immanence de leurs objets. Dans les cas contraires, l’outrecuidance de l’Idée guette, avec son cortège transcendantal de tyrannies et de servitudes, de disciplines et de tortures, de contrôles et de petites cases. De Cuses est un des milieux de Deleuze.

Les liens Deleuze-De Cuses ne sautent guère aux yeux. Contrairement à la grande identité Spinoza-Nietzsche largement expliquée et déployée dans l’œuvre du génie deleuzien. Qu’est-ce que Deleuze a à voir avec un évêque du XV° siècle ? Traitons Deleuze comme il traitait Spinoza : en quoi Deleuze a besoin de De Cuses ?

Clairement, il se servit du nonce d’un Pape pour un Cours à Vincennes :

(GD 9/12/1980): « Je vous ai parlé la dernière fois de ce grand philosophe qui a eu de l’importance pendant la renaissance, Nicolas de Cuses. Nicolas de Cuses il avait créé une espèce de mot-valise, il avait contaminé deux mots latins. Pourquoi ? C’est une bonne création verbale. À ce moment-là, on parlait latin alors il est passé par le latin, il disait: l’Être des choses, c’est le  » possest « . Ça fait rien si vous n’avez pas fait de latin, je vais expliquer. Possest, ça n’existe pas comme mot, c’est un mot inexistant, c’est lui qui le crée, ce mot, le possest. C’est un bien joli mot, c’est un joli mot pour le latin. C’est un affreux barbarisme, ce mot est affreux. Mais philosophiquement il est beau, c’est une réussite. »

Déjà, le philosophe est distingué : il est celui qui crée des concepts. De Cuses est plus connu, grâce à Koyré, comme l’épistémologue à la formule célèbre : « la machine du monde a, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part, parce que Dieu est circonférence et centre, lui qui est partout et nulle part » Docte Ignorance(II § 12) . Là, l’évêque a de quoi plaire au lecteur d’aujourd’hui. Au XV° siècle, philosophie, science et art étaient des disciplines très peu disjointes : la théologie et le droit canon veillaient. De Cuses ose. Giordano Bruno sera brûlé par l’Inquisition en 1600. Galilée rétractera son héliocentrisme en 1633. Descartes en avancera masqué. De Cuses, fin diplomate, habile politique et redoutable négociateur, porte-parole de trois papes successifs (Eugène IV, Nicolas V, Pie II) a sans doute bénéficié des plus hautes protections et rendu maints services aux pouvoirs politiques de l’église. Il aurait ainsi pu exprimer des vérités sans trop d’ennuis. On l’a cru panthéiste (le Monde = Dieu) : rien de plus faux. Pas plus que Spinoza.

Ce qui intéresse Deleuze : De Cuses va révolutionner le problème métaphysique de l’être en inventant un concept : Possest. Pour De Cuses, l’être des choses n’est pas l’ Etre mais le Possest. Le concept de Possest cusain est un jeune ver dans le vieux fruit . Le Possest, c’est l’immanence du devenir. Le Possest ce n’est pas seulement ce qui rend possible les choses, c’est ce qui les pousse et les fabrique, c’est ce qui donne la vie. Une Sainte-Vierge concrète en somme, une éternelle accoucheuse de vies – Dieu s’étant retiré ou tout simplement caché ?

Deleuze poursuit : « Le possest c’est précisément l’identité de la puissance et de l’acte par quoi je définis quelque chose. Donc je ne définirais pas quelque chose par son essence, ce qu’elle est, je la définirais par cette définition barbare, son possest : ce qu’elle peut. À la lettre : ce qu’elle peut en acte. »

Maurice de Gandillac, professeur de Gilles Deleuze, dans son très beau livre sur Nicolas de Cuses (Ed. Ellipses – 2001) explique sur le concept de Possest (ou Posse-Est).

(§ 16) « D’entrée de jeu le cardinal insiste sur l’immanence en toute créature finie de la puissance créatrice (virtus creativa), éternelle et par conséquent invisible… Aucune vérité n’est plus évidente que celle-là car, rien n’étant créé qui ne soit d’abord possible, pour s’élever de n’importe quelle créature visible à son principe invisible il suffit de l’envisager dans son pouvoir être (Posse-Est)… » Le texte de Deleuze « L’actuel et le virtuel » et le dernier sublime « Immanence et vie » n’utilisent-ils pas un vocabulaire très proche ? Pas besoin de lire entre les lignes. La distinction traditionnelle puissance-acte chère à Aristote est littéralement fondue par Nicolas De Cuses. Le sable d’Aristote et l’or de Nicolas. La silice des puces électroniques et les rhizomes ? Le Possest cusain comme préfiguration de la puissance d’action de tout mineur minoritaire? Le Possest comme Aïôn, devenir fou, force virtuelle en voie d’actualisation incessante ? « Le nom le moins inadéquat de Dieu serait donc le barbare « Possest » littéralement « Pouvoir-est », dépassant l’opposition être-non-être puisque le non-être même, par la puissance du Tout-puissant, « peut » être lui aussi en acte »(id). La théologie négative, ligne dans laquelle le Cusain a pu être inscrit, soutient en bref que Dieu ne peut pas être l’âme, le monde jusqu’au mot ou à l’idée de Dieu même. Deus absconditus. La seule expérience humaine du divin est d’ordre mystique. Dieu à cet égard pourrait bien ressembler à l’Innommable de Beckett même. Le plus important dans UNE VIE n’est-il pas cette tension (virtus creativa) qui pousse et transporte vers…on ne sait quoi. Nicolas de Cuses dit : Dieu (circonférence et centre)- mais est-ce encore Dieu ? Deleuze dirait « erewhon » (partout et nulle part / ici et maintenant) – virtuel actualisé, pure immanence ? Deleuze insiste sans cesse sur l’immanence. Image éloquente et concrète de la toupie de Nicolas : la rapidité de son tour donne l’impression de l’immobilité. Puissance de vie, l’air de pas y toucher. L’âme de la toupie consiste dans l’immanence de sa rotation.

L’hommage deleuzien à Nicolas de Cuses est net : « Mais je voudrais insister, encore une fois je fais appel à votre sentiment d’évaluation des importances, dans ce que les philosophes ont à nous dire. Je voudrais essayer de développer pourquoi c’est très très important cette histoire, cette conversion où les choses ne sont plus définies par une essence qualitative, l’homme animal raisonnable, mais sont définies par une puissance quantifiable. » (GD 9/12/1980)

Tournant dans l’histoire de la pensée : un porte-parole papal vire de bord. Exit l’être. Nicolas nous apprend que rien n’est affaire de substance (ousia d’Aristote). Mieux : la vie n’a rien à voir avec une quelconque identité. La vie ne se conserve pas en boite. Toute vie est degré de puissance, devenir et multiplicités. Allons aux sources du Cusain (Opera omnia XI,2) : « Supposons, en effet, qu’une expression verbale signifie par un signifié simplissime tout ce qu’est ce pouvoir, qui ne peut être qu’autant qu’il est acte. Convenons de l’appeler « Pouvoir-est ». En ce terme tout est totalement enveloppé et c’est là un nom de Dieu assez approché selon la conception qu’en ont les hommes car c’est le nom de tous les noms et pareillement c’est le nom d’aucun. » Toute vie est puissance en acte, actualisation du virtuel. Quand Aristote dit que l’être déborde le langage, il conserve l’être. Nicolas de Cuses liquide l’être à la lettre. Dieu ou l’Etre est littéralement incompréhensible. Dieu, comme l’être ou la vie, n’appartient à personne. Même pas à lui-même ! Le cri de Maître Eckhart est encore proche : « Je prie Dieu de me délivrer de Dieu ! » Si Dieu n’appartient à personne, chacun peut s’en emparer et, Mon Dieu, les hommes-dieux vont se faire la guerre au Nom de Dieu. Si Dieu n’appartient à personne, il appartient à tous : c’est le projet de Nicolas. Pas besoin d’être subtil archéologue pour sentir les prémisses de l’idée de tolérance. De Cuses travaillera au dialogue entre chrétiens, juifs et musulmans, suggérant une conférence internationale ! Le concept moderne de laïcité n’est pas si loin. Deleuze déguisé en De Cuses laïc ?

Dans Idiota, l’homme simple fait la leçon aux doctes professionnels : «LE PROFANE : Cette clameur de la Sagesse sur les places publiques, transfère-là sur les hauteurs suprêmes, là où habite la Sagesse, et tu trouveras des vérités bien plus délectables que dans tous tes volumes ».Tout homme (de Kiev ou d’ailleurs) a la puissance en acte de sentir Spinoza. A condition de se laisser habiter par le Posse-est de toute vie. Authentique modestie des sensations. On peut avoir la foi et se passer de Dieu. Un non-philosophe peut devenir le plus sage des philosophes. Que deviendrait un philosophe professionnel s’il n’avait pas face à lui des profanes ? Des faux étudiants de tous horizons et des vrais de toutes disciplines, le Professeur de Vincennes les aimait. « La philosophie a un rapport essentiel avec les non philosophes, et s’adresse aussi à eux. Il peut même arriver qu’ils aient une compréhension directe de la philosophie sans passer par la compréhension philosophique. »

Possest : coïncidence de l’acte et de la puissance. Le non-philosophe n’est pas la puissance dont l’acte serait le philosophe. L’inverse pas plus. Quelles différences alors ? de proportions ? d’éducation ? de style ? Nicolas de Cuses ruse avec la théologie négative. Deleuze inventerait-il une philosophie négative ? « La philosophie n’est ni réflexion, ni contemplation, ni communication, c’est l’activité qui consiste à créer des concepts ». Activité puissante. Pourparlers épuisants. Créer, c’est se retirer. Oui, ON peut être (possest) mystique et athée. Et c’est toujours avec fragilité, charme et pudeur. ON : l’imperceptible impersonnel comme minimum de santé et maximum de vie. ON : ni je ni nous ni dieu, l’ami commun. ON : le bégaiement tremblant étrangement étranger qui crée le vrai style (Edith Piaf).

Les trois sens du Possest cusain traversent trois lignes de force deleuziennes : trouver les bonnes proportions, s’inscrire dans des rapports adéquats, augmenter notre puissance d’être. Nicolas de Cuses ironisait sur « les hosties sanglantes » (le corps et le sang du Christ). Cynique, il rappelait l’évidence : le pain c’est du pain. Attention au symbolisme ! Le sens est dans les choses (Francis Ponge), pas dans les phénomènes, loin des apparitions ! De Cuses renverse Aristote, Nietzsche renverse Platon, Deleuze nous renverse et nous avons rendu l’âme.

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